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vendredi 1 mars 2013

INREES

Soigner son âme grâce au chamanisme

 

Le voyage chamanique nous permettrait-il de soigner nos blessures intérieures ? Dans ce dialogue avec Olivier Chambon, Laurent Huguelit explique comment une thérapie chamanique peut nous aider à reconstruire notre intégrité psychique.
© Magic Grass
Olivier : Alors, explique-moi ce qu’est un "voyage chamanique". Qu’est-ce que tu fais ? Qu’est-ce qui se passe ?

Laurent : La personne se couche et je lui explique que l’écran, le support, c’est le même que celui de l’imagination ; mais ce n’est pas de l’imagination, c’est réel.

Olivier : À ce sujet, des recherches en neurosciences indiquent que notre cerveau fonctionne de la même manière lorsque nous percevons la réalité extérieure et lorsque nous effectuons une action dans notre imagination. L’imagination est donc tout à fait « réelle » et est interprétée comme telle par le cerveau.

Laurent : Néanmoins, il y a pour moi une différence subtile entre l’imagination telle qu’elle se définit dans nos cultures et le voyage chamanique. C’est quelque chose que l’on apprend à reconnaître et à discerner avec le temps, car au début ce n’est pas forcément évident. C’est une question classique qui revient souvent : « Est-ce que je ne suis pas en train d’imaginer ces trucs ? » Non, tu fais un voyage chamanique. Nuance. (...)
Pour faire un voyage chamanique, il faut un point de départ qui peut être un arbre ou un endroit avec un accès vers le bas. Il faut qu’il y ait un trou, par lequel on a accès au Monde d’en bas.

Olivier : C’est un peu comme Alice au pays des merveilles, de Lewis Carroll : tu plonges dans le terrier du lapin.

Laurent : Oui, si tu veux ; ce type de littérature est très chamanique : Alice, Le Magicien d’Oz, etc. La différence, c’est que là, ce n’est pas un livre : c’est réel. Le voyage n’est pas figé par des mots, il se crée en direct, devant tes yeux. Donc, je fais aller la personne dans le Monde d’en bas et je la fais travailler chamaniquement dès la première séance. Je lui fais rencontrer une personne de son entourage familial ou sentimental avec laquelle elle a des choses à régler. Donc la personne a déjà fait une partie du travail elle-même, alors que moi, je n’ai encore rien fait. Le but, c’est : « Vous voyez ? Vous pouvez le faire vous-même ; je suis simplement là pour vous montrer comment faire. Mais ce n’est pas moi le grand manitou qui fait la séance, c’est vous qui faites votre séance. »
La personne revient avec des informations, et ce qui est incroyable, c’est que dans la plupart des cas, sans aucun entraînement, sans forcément avoir quinze ans de pratique, les gens reviennent avec des informations épatantes, éclatantes de transparence de leur voyage chamanique, même si c’est la première fois qu’ils en font un. Ensuite, je fais un point sur la suite de la séance, qui est le soin chamanique proprement dit, où c’est moi qui entre en transe et fait un voyage chamanique. Je vois alors les différentes actions à entreprendre, si je dois faire des extractions, un recouvrement d’âme, etc.
Précisions que les recouvrements d’âmes et les extractions chamaniques sont vraiment les deux principales techniques chamaniques, d’un point de vue thérapeutique. Les chamanes, soit ils (r)amènent des choses – recouvrement – soit ils enlèvent des choses – extraction. C’est très simple : c’est de la plomberie spirituelle.

Olivier : Dans le livre La Chamane blanche, la psychiatre revient à l’hôpital psychiatrique où elle travaille, après avoir été initiée par un chamane. Elle dit qu’il lui a expliqué que les chamanes enlèvent ou retrouvent deux types de choses. Soit c’est quelque chose qui est entré « par effraction », soit c’est quelque chose qui était perdu comme une partie d’âme qui a été prise, volée, ou que la personne a abandonnée ou laissée attachée à autre chose, etc.

Laurent : Oui, c’est très simple : tu as des trucs en trop en toi ? Le chamane les enlève. Des trucs te manquent ? Le chamane les ramène. En gros, c’est ça, la face thérapeutique de la pratique chamanique. Et pour avoir accès aux informations, nous faisons des voyages chamaniques. Tout le reste, c’est de l’emballage culturel.

Olivier : Pour reprendre la métaphore informatique, tu supprimes ou tu amènes des programmes.

Laurent : C’est ça. Ce que tu enlèves est souvent lié à des traumatismes, des intrusions, des peines, des émotions, etc. Ce que tu ramènes, en gros, c’est l’intégrité énergétique de la personne... Extractions et recouvrements sont liés, un peu comme des vases communicants.
Si tu vis un traumatisme, comme par exemple un accident de voiture, un viol ou un deuil, tu peux perdre une partie de ton âme ; elle se réfugie quelque part dans l’autre monde, pour échapper à la douleur, en quelque sorte. Cette partie que tu as perdue va être remplacée par autre chose : une drogue, une dépendance, une dépression, ou que sais-je encore ? Les possibilités sont infinies. Le chamane va enlever cette énergie de remplacement et ramener ce qui est parti, c’est-à-dire toi-même. On rebouche le trou et on referme la bouteille. C’est pour cela que c’est tellement efficace : une fois que l’intégrité énergétique est rétablie, que l’âme est entière de nouveau, les énergies de remplacement n’ont plus de raison d’être.

Olivier : Certains physiciens diraient que les chamanes opèrent sur des champs morphiques. C’est la terminologie du biochimiste anglais Rupert Sheldrake. Ces champs morphiques sont des structures qui organisent la matière, donc quand le chamane vient retirer ce qui sévit au niveau énergétique, il y a un bout d’âme ou un bout de matrice qui revient se positionner au bon endroit, ce qui informe le corps, qui met en place un processus de cicatrisation physique et psychique... C’est dans le même ordre d’idées, non ?

Laurent : Exactement. Et tout cela fonctionne de manière très logique : ce n’est pas un délire irrationnel. Nous travaillons directement sur la structure énergétique des personnes qui viennent nous voir et de ce qui les entoure.
Le Chamane & le Psy, Olivier Chambon, Laurent Huguelit
Mama Editions (2010 ; 224 pages)













source : INRESS

vendredi 17 juin 2011

Chamanisme


Chamanes au fil du temps


Entretien avec Francis Huxley et Jeremy Narby


La façon dont la civilisation occidentale regarde et juge les “sorciers”, les “féticheurs” et autres “hommes-médecine” survivants de la préhistoire a considérablement évolué depuis le début de l’ère moderne. En 1557, le missionnaire français André Thévet, découvrant les “prêtres” de la forêt amazonienne, les décrit comme des “ministres du diable.” Trois siècles et demi plus tard, en 1887, l’anthropologue germano-américain Franz Boas, étudiant les rituels des Inuits du Groenland, et analysant les connaissances psychiques et religieuses qu’ils impliquent, constate que celles-ci sont fondées sur un fonctionnement humain en tous points semblable à celui des Occidentaux.
Il fallait jeter un regard panoramique sur cette évolution : voilà qui est fait. Incarnant deux générations de la “nouvelle anthropologie” - celle qui ose franchir la frontière entre observateur et observé - Francis Huxley et Jeremy Narby ont parcouru le monde entier à la recherche de tous les carnets de note concernant ce que Mircea Eliade appelle l’“âge chamanique”. Rassemblant des dizaines de textes, des premiers rapports de voyage des jésuites aux thèses de Carlos Castaneda en passant par les analyses de Claude Lévi-Strauss, Chamanes au fil du temps (Coll. Clés, éd. Albin Michel) est la première anthologie systématique des commentaires occidentaux sur les pratiques chamaniques qui ont eu cours lors des cinq cents dernières années.

Chamanes au fil du temps - éd. Albin Michel
Nouvelles Clés : Il n’existait donc pas d’anthologie de ce genre ?
Jeremy Narby : En fait, le sujet des chamanes en général n’est pas facile à appréhender et les textes sur eux sont plutôt rares. Il n’y a qu’une ou deux autres anthologies connues dans le monde, et aucune ne tente d’embrasser l’ensemble de la question. Pour moi, me lancer dans une telle opération avec quelqu’un comme Francis revenait à combiner deux énergies : la première riche de plus de cinquante ans d’études, la seconde débordant d’enthousiasme. Cela devait nous permettre d’accomplir un travail inédit et excitant, et de rendre justice à l’immense variété du phénomène.

N. C. : Comment avez-vous réagi ?
Francis Huxley : J’étais ravi. J’y avais bien pensé de temps en temps. Mais l’idée d’avoir à passer des dizaines d’heures dans des bibliothèques remplies de vieux bouquins pleins de poussière, m’en remplir les narines et les yeux, cela ne me disait rien ! Mais si quelqu’un d’autre acceptait de le faire à ma place, l’opération devenait soudain acceptable ! Je n’ai eu qu’à indiquer à Jeremy les endroits où aller fouiner... (rire)
J. N. : Pour moi, c’était une nouvelle sorte de jungle, pas moins dense que l’Amazonie ! Je me suis mis “au piano” : lisant, copiant, résumant, coupant des kilomètres de textes - pendant deux longues années. Heureusement, Francis était derrière, m’indiquant les raccourcis sans lesquels la tâche eût été impossible. Cet homme-là est une bibliothèque vivante, une incroyable source d’érudition. Notre quartier général était la maison de Rupert Sheldrake, à Londres. Pendant des heures, Francis m’y parla des recherches d’hommes tels Mircea Eliade ou Claude Lévi-Strauss, qu’il avait personnellement connus. Ensuite, je rentrais en Suisse et tentais de synthétiser mes notes. Peu à peu, j’ai réalisé combien le regard des observateurs occidentaux avait évolué au fil du temps. Sans remonter aux textes des missionnaires du xvie siècle, qui diabolisaient systématiquement toute spiritualité non-chrétienne, même au sein de l’anthropologie qui existe depuis cent vingt ans, on voit cette évolution se manifester. Du coup, la meilleure façon d’organiser une telle anthologie s’avéra chronologique.

N. C. : Avez-vous eu des surprises ?
F. H. : Jeremy a déniché des perles, notamment sur le “langage double et entrelacé” de certains hommes-médecine, dont parle Harder. Et j’ai également découvert avec plaisir certains textes d’encyclopédistes...

N. C. : Celui de Diderot que vous citez est presque favorable aux chamanes.
J. N. : Vous trouvez !? Peut-être comparé aux anathèmes furieux des missionnaires de la Renaissance. Mais en 1710, un jésuite du nom de Joseph-François Lapiteau, vivant parmi les Iroquois, avait dit d’eux des choses extrêmement ouvertes et sympathiques ; alors que, s’il ne qualifie pas les chamanes de “ministres du démon”, le rationaliste Diderot les décrit, lui, comme des imposteurs mimant la transe pour gruger leurs semblables...
F. H. : Ce qui est parfois le cas ! Vous comprenez, les chamanes n’ont pas d’Académie, ni de charte déontologique, ni de comité éthique ! (rire)
J. N. : Oui mais n’oublions pas que, pendant des siècles, dire du bien d’activités que nous qualifierions aujourd’hui de “chamaniques” vous valait une visite immédiate de la Sainte Inquisition. Quiconque prétendait entrer en contact avec les esprits risquait la torture ou le bûcher.
F. H. : La seule manière de le faire était poétique, comme chez Shakespeare, que je considère comme un génie extrêmement chamanique - par sa manière de ranimer les morts sur scène et par son langage. Ses assonances, ses allitérations participent notamment d’une poésie typiques des chamanes...

N. C. : À partir de quand a-t-on pensé que les chamanes nous révélaient les pratiques religieuses de nos ancêtres préhistoriques ?
F. H. : Mais depuis le début de la science anthropologique ! Observer un chamane, c’était voyager cent mille ans en arrière. Les hommes des cavernes qui ont peint les fresques de Chauvet ou de Lascaux ont généralement été décrits comme participant de l’“âge chamanique”. Vous savez, la question de l’origine de l’homme hante littéralement tout le rêve anthropologique.
J. N. : Les premiers anthropologues s’étaient fixé pour but d’étudier l’“Homo primitivus”. À partir de 1860, ils vont partir par dizaines, pour aller étudier les “hommes des cavernes” qui existent encore sur terre. Cette interrogation est typique d’Européens industrialisés et urbanisés à tout vitesse, ne sachant plus qui ils sont - d’où une fiévreuse quête des origines.

N. C. : Cette quête les amena à observer les pratiques chamaniques du dehors. Vous, vous y participez - découvrant qu’à une certaine profondeur de l’être, chacun vit toujours à cet “âge-là”, même si nous l’avons souvent oublié.
F. H. : Oui, les chamanes nous enseignent ce que l’humain a toujours été, et de quelle façon il peut utiliser son imagination - ou se laisser utiliser par elle - de manière beaucoup plus intense que ce que nous faisons.
J. N. : Au fond, pourquoi les Européens ont-il à un moment cessé d’utiliser leur imagination ?
F. H. : Prenez William Blake, le grand prophète-chamane anglais des années 1800 : ce qu’il a d’exceptionnel, c’est qu’à son époque, les Européens sont déjà spécialisés et qu’un poète n’est pas censé être en même temps un thérapeute, un herboriste, un droguiste, un botaniste, un musicien et un danseur. Ce sont pourtant les disciplines du chamane. Certes, ce dernier peut se spécialiser dans l’art où il est particulièrement doué, mais il les pratique tous. Tous en un. Et pour les apprendre, il ne s’est pas fié à une série de spécialistes universitaires.
J. N. : Donc, ce n’est pas tant notre imagination que nous avons perdue, que la capacité de l’utiliser pleinement.

N. C. : Mais un nouveau cycle commence, non ? Vous, par exemple, vous êtes des anthropologues post-ou trans-modernes, qui refusez le cloisonnement entre observateur et observé...
F. H. : Je ne suis moi-même ni moderne ni post-moderne, mais paléolithique - et je trouve que Jeremy l’est aussi quand il “anthropologise” à sa façon. Seigneur, quelle misérable manque de confiance en soi et en l’humanité que d’utiliser des mots pareils !

N. C. : Message bien reçu ! Je dois dire que je me suis moi-même plusieurs fois senti résonance avec des êtres proches du paléolithique - notamment lors d’expériences psychédéliques. Mais pourriez-vous préciser votre aversion pour l’expression post-moderne ?
F. H. : Voyons, “moderne” veut dire “à la mode”, n’est-ce pas ? (en anglais in the mood.) La post-modernité prétend donc que le mood moderne est passé et qu’il faut le remplacer. Autrement dit, tout le monde attend du “nouveau”, mais personne ne sait ce que ce sera, et la crainte plane que nous soyons parvenus à l’épuisement de nos ressources mentales. Je vois dans tout cela beaucoup de petitesse...



Jérémy Narby 

Docteur en anthropologie - Auteur du "Serpent Cosmique" Georg Editeur


Extraits du film de Jan Kounen : "Other worlds"






jeudi 4 février 2010

Quête initiatique




Résumé du livre

'Bois sacré' est une curiosité : un guide d'initiation au chamanisme africain, présenté par le romancierVincent Ravalec. Les rites secrets de l'Iboga et du Bwiti et les récits d'initiation du chaman Mallendi, qui l'a initié, nous ouvrent à un mode de connaissance global du monde et de soi-même fondé sur des pratiques et une sagesse ancestrales.



Le Bwiti gabonais a métamorphosé ma vision du monde


Connu comme l’un des romanciers "sombres" de la nouvelle génération (avec Dantec et Houellebecq), Vincent Ravalec poursuit une quête initiatique étonnante, qui a brusquement débouché sur la lumière.

Reportage photos de Laurent Sazy



Si ces mots ne sonnaient aujourd’hui comme des insultes, on pourrait qualifier Vincent Ravalec d’auteur postmoderne tendant au new-age. À la sincérité dépouillée d’Un pur moment de rock’n’roll (qui lui valut le prix de Flore), à laquelle répondait celle, drôlatique et décapante, du récit de ce succès (L’auteur), succéda en effet une série de romans dont les titres témoignaient d’un intérêt grandissant pour l’étrange (Wendy, biographie d’une sainte), voire pour la magie (Nostalgie de la magie noire, Effacement progressif des consignes de sécurité). Seulement voilà : l’intérêt se doublait d’un véritable engagement. Après avoir cherché plusieurs continents, c’est finalement en Afrique équatoriale que le romancier a trouvé la terre de son initiation : le Gabon, où fleurit la religion du Bwiti.

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La cérémonie des "Dika" : elle permet d’acquérir des protections et la "consultation éternelle" pour évoluer dans le monde des initiés. © L. Sazy.

Nouvelles Clés : Comment en êtes-vous venu à cette initiation bwitiste ?

Vincent Ravalec : Quand j’ai rencontré le jeune maître Mallendi et le Bwiti, je “travaillais” déjà sur moi avec acharnement depuis l’âge de dix-sept ans. J’avais suivi le cursus classique quand on désire progresser - psychanalyse, méditation, questionnement philosophique, expression artistique, approche chamanique, etc. J’avais notamment entrepris depuis plusieurs années des voyages “initiatiques” qui m’avaient conduit à Pâques chez les Yaquis d’Arizona, et cinq fois chez les Chipibos de l’Amazonie péruvienne. L’initiation au Bwiti a été une étape supplémentaire - et décisive - sur ce chemin. Au Gabon, ce que je croyais avoir appris s’est trouvé confronté à un savoir abyssal. J’étais convaincu d’être en train de gravir une montagne, et tout à coup je me suis aperçu - non sans souffrance, vanité oblige - que j’étais à peine sur les marches d’un petit escabeau. “Si l’on fait cette expérience, c’est que l’on y a été amené”, serait tenté de dire aujourd’hui le bwitiste en moi. Mais je suis aussi obligé de faire une mise en garde. Ce n’est ni un trip à l’ectasy, ni le club-med, mais une initiation. Il faut l’aborder de toute la profondeur de son être. La rigueur avec laquelle on s’investit est la première condition. Plus l’on est juste et rigoureux, plus le gain sera important.

N. C. : Quel gain recherchiez-vous ?

V. R. : Je pourrais parler d’une quête de Dieu, mais je n’aime pas beaucoup employer ce terme aujourd’hui. Ayant toujours eu une certaine foi, ce n’était pas le plus important pour moi. Par contre, j’étais curieux, enthousiaste, à la recherche de connaissances pour développer au maximum les potentiels que je supposais avoir. Je parle de potentiels et non de pouvoirs, autre terme sujet à caution. Cette expérience initiatique, à travers l’iboga que l’on peut comparer à l’arbre de la connaissance, m’a fait entrer dans une perception à la fois mienne et connectée avec d’autres dimensions, ouvrant sur une appréhension multiconceptuelle du monde. C’est le point le plus intéressant et le plus complexe : avec cette multiconceptualité du temps, de l’espace, du rapport avec le monde, les autres, sa propre mémoire et l’être en général ; on entre en même temps dans une unicité de soi-même, et cette unicité permet la multiplicité. Alors évidemment on passe par des états extatiques, d’autres sont absolument épouvantables, d’autres sont entre les deux, on découvre des parties de soi-même, dont une partie où l’on n’est plus rien. C’est de l’ordre de l’apocalypse, de la révélation, le monde à la fois s’efface et se révèle. Je considère comme une chance d’avoir bénéficié de la générosité avec laquelle ces cultures profondes et archaïques ouvrent aujourd’hui au plus grand nombre l’accès à leurs connaissances, longtemps tenues secrètes.

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La cérémonie de la banane : On donne au novice de la banane plantin chargé d’iboga. © L. Sazy.

N. C. : Impossible sans doute de raconter une expérience aussi intime, mais pouvez-vous en livrer quelques détails ?

V. R. : Le premier soir, allongé sur un lit de feuilles, je suis entré dans une sorte de tunnel blanc, j’avais des visions de la société occidentale, télé, métro, comme si la terre elle-même nettoyait mon cerveau de toute une pollution psychique. Au matin a eu lieu une remontée dans le passé. Je ne m’étais jamais intéressé à ma généalogie familiale, mais avant de partir, sur les conseils de Mallendi, j’avais retrouvé mon arbre généalogique (et des ancêtres près de Brocéliande !). Là, psychiquement et physiquement, je suis redevenu tour à tour plusieurs de ces ancêtres, bretons d’abord, puis plus lointains, en Inde, et jusqu’à un être originel, au service de Dieu, qui attrapait le soleil de la main et s’en nourrissait, se rechargeant en énergie. C’était très visuel, clair, intense. Avec l’iboga, cette autre appréhension de la réalité prend la forme de visions dans le feu, dans un nuage ; ou de visions internes, de sensations ; ou plus simplement encore, la mémoire resurgit. Dans la tradition bwitiste, il est important de se reconnecter ainsi aux ancêtres. Occidental, je peux le décoder : Xanga, l’aïeul originel - Adam - étant lui-même en contact avec Dieu, c’est une manière de se connecter au divin. Mais que dire de cette Bretonne que j’ai revue là, dans sa petite chambre, me montrant à travers l’espace-temps comment elle se connectait à la conscience, les codes qu’elle utilisait pour faire de la magie et aider les gens ? Que revit-on ? Des vies antérieures ? Une mémoire génétique ? Combien avons-nous de mémoires ? Je ne sais pas, mais j’ai l’impression d’avoir revécu, avec des images très précises, des existences qui m’appartiennent - des “logiciels” qui me composent ?

Les bwitistes passent toute leur vie à se réunir dans les veillées et à parler de ce qui leur est arrivé ! Il s’est encore passé énormément de choses, certaines trop intimes, d’autres qui ne reviennent que peu à peu, comme si l’initiation les avaient stockées dans une préconscience désormais plus accessible. D’autres enfin furent si terrifiantes que, la première fois, j’ai interrompu mon initiation au soir du second jour. C’était trop fort. Ensuite, pendant six mois j’ai vu Mallendi souvent, nous sommes allés en Amazonie ensemble, puis de nouveau au Gabon où j’ai franchi la troisième étape, l’édica. J’ai compris que cette peur et cet arrêt faisaient aussi partie de mon initiation. Mon expérience du chamanisme était candide, naïve, j’avais vécu des choses extrêmes sans avoir la perception d’un initié. Je le dis sans honte, il a vraiment fallu que je paye de ma personne, avec souvent la peur au ventre.

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Les Mabundies sont les femmes habilitées à initier les jeunes filles. Elles se maquillent au kaolin avant la cérémonie. © L. Sazy.

N. C. : Pourquoi cette peur ?

V. R. : Parce qu’on se dissout, on n’existe plus. Quand le monde devient multiconceptuel, on a accès à des strates qui semblent infinies. Je ne peux même plus dire qui je suis, et en même temps j’existe toujours puisque je suis là et parle. Appréhender ainsi le monde s’accompagne d’une dissolution du Moi qui rend difficile la vie quotidienne et indispensable l’aide d’un maître. Il faut apprendre à gérer les moments - particulièrement avec des proches - où l’on vous renvoie l’image d’un autre Moi, plus habituel. Il est parfois intolérable d’avoir ces deux états en simultané. Sans doute est-ce plus facile quand on est immergé dans la jungle, mais mon expérience initiatique se poursuit ici, dans un monde très complexe, riche de nombreuses lectures possibles. Le Bwiti, via l’iboga (à la différence de l’ayahuasca), joue aussi sur ce monde terrestre, et l’initiation m’a renvoyé à tous mes défauts, comme un miroir, me confrontant à cette exigence : la porte est très étroite, on se doit d’être impeccable, ce que dit aussi Castaneda. Heureusement, l’accompagnement de Mallendi est très rigoureux. Il y a plusieurs parts d’être en nous, du singe à l’étoile en passant par une conscience, et le maître, l’initiateur, joue sur tous ces plans. Il corrige le singe quand il le faut et calme l’exalté quand il se prend pour Dieu ou s’aveugle d’une illusion de pouvoir alors que le pouvoir n’existe que sur ordonnance préfectorale, si j’ose dire : il traverse, on ne l’a pas.

N. C. : En quoi l’initiation vous a-t-elle changé ?

V. R. : J’étais un indécrottable citadin, mon rapport avec la nature a été complètement transformé. Je m’efforce de rendre à la terre, d’entrer au contact du sol au moins quotidiennement. Je me suis rendu compte que les arbres sont tissés de conscience et communiquent, physiquement, en échangeant de petits grains de lumière. Mais ils ne “parlent” pas, c’est justement leur grand charme : nous sommes codés par le langage alors qu’avec eux, un autre corps est actif, on échange à travers de la lumière, ou par un biais qui est de l’ordre de l’onde, de l’invisible. À la fin de mon initiation, j’ai été assez violemment interpellé par la forêt du Gabon - je ne le raconterais peut-être pas dans un autre journal - qui m’a demandé, en gros, ce que nous, modernes, avions fait de la connaissance qu’elle nous avait transmise, via les pharaons. Nous pouvons battre notre coulpe, mais j’ai tendance à penser que nous avons aussi soigné cette terre, raconté aux arbres une histoire constante, brûlé avec le pétrole issu des dinosaures une vieille mémoire peut-être problématique, et qu’il est peut-être temps de passer au banquet, de se mettre tous à table, de nous féliciter mutuellement. C’est la vision du romancier, de l’incorrigible utopiste, mais aussi le signe d’un autre changement : l’initiation m’a permis d’aller vers la lumière. J’avais beaucoup de choses sombres en moi, la foi mais pas la lumière. Maintenant, en respirant, en vivant, j’ai à certains moments des états lumineux que je ne connaissais pas auparavant. Processus neurobiologique, psychique, spirituel, ouverture physique ? Vouloir le compartimenter dans un registre, scientifique ou spirituel, c’est passer à côté du Bwiti, où tout est réuni. Les visions, les vies antérieures, les phases dures sont intéressantes, passionnantes, mais ne sont que des étapes. Petit à petit on comprend qu’elles peuvent servir à d’autres choses. Ceci, pour moi, a conduit à une ouverture du cœur. J’ai toujours été intéressé par mon prochain, mais la nouveauté, c’est que j’ai expérimenté le monde d’une autre façon, passant par des états épouvantables qui m’ont fait mieux comprendre la folie, la faiblesse. Je ne me vois plus vivre sur cette planète de la même manière, avec la nature comme avec mon prochain. L’expérience du Bwiti est similaire aux enseignements du Christ, mais pragmatique : comme nous sommes tous de la conscience, chacun une infinitésimale parcelle de cette conscience, nous sommes un, fondamentalement. Faire du mal à quelqu’un, c’est s’en faire à soi-même.

N. C. : Votre expression créative personnelle en est-elle changée ?

V. R. : Elle me permet d’être, mais il faut maintenant qu’elle s’inscrive dans une logique collective. Je prépare un livre sur le chamanisme avec le dessinateur Caro, un autre avec Mallendi sur l’iboga. Mon jeu en ligne, pour relier les artistes entre eux, commence à marcher. Je participerais volontiers à des ateliers d’écriture. Avec ma femme qui s’occupe d’enfants (c’est une bibliothécaire très particulière, qui fait des livres muraux à l’africaine pour apprendre la lecture), j’aimerais accueillir dans notre maison du sud-ouest des artistes de toutes disciplines, pour travailler avec des enfants sur des thèmes liés à la nature tout en faisant des passerelles avec d’autres pays. Quant au prochain roman, il témoignera de cette dimension du coeur que j’ai commencé à percevoir avec le Bwiti. Ce sera un peu la suite de Wendy, biographie d’une sainte. Wendy revient, mais elle ne tue plus, même par compassion. Bien sûr, il ne faudrait pas pécher par angélisme naïf, c’est par l’humour que les choses doivent passer. D’un autre côté, je n’ai jamais été “ méchant ”, je n’ai jamais découvert de haine en moi, alors que cela aurait pu arriver, on est tissé de tellement de choses diverses, dont des entités psychiques très étranges ! Peut-être suis-je seulement devenu un peu plus sage ?


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Mallendi. © L. Sazy.

Mallendi, maître guérisseur bwitiste

Mallendi est mon “gombo ”, le nom que j’ai reçu pendant mon initiation. J’ai vingt-quatre ans et je suis initié au Bwiti depuis l’âge de sept ans. On peut même dire que je suis né dans le Bwiti, puisque ma mère fut initiée pendant sa grossesse. Ma famille, mon grand-père notamment, était aussi dans le Bwiti. Je poursuis donc à la fois un itinéraire personnel et une tradition familiale. À l’âge de sept ans, j’ai commencé à partir en brousse pour acquérir la connaissance des plantes et de la forêt. J’avais un accord avec ma mère : si j’obtenais de bonnes notes à l’école, elle me laissait partir. J’ai ainsi passé beaucoup de temps à apprendre avec mon père initiateur, qui avait été initié très jeune. Plus tard j’ai initié plusieurs Occidentaux et, m’étant marié à une Française, j’ai décidé de venir en France afin de soigner les gens, mais également pour défendre le point de vue de la forêt primaire gabonaise, qui tend à disparaître. Nous projetons de créer un village thérapeutique dans le sud du Gabon, où l’on mêlerait savoir de la forêt, art traditionnel et médecine locale.

Notre savoir vient de la terre. C’est elle qui enseigne, comme elle a enseigné depuis des millénaires à nos ancêtres. En Occident, nous vivons en permanence coupés de la terre.

Nous portons des chaussettes, des chaussures, marchons sur une surface goudronnée alors que le simple fait de poser la plante de son pied nu sur le sol est déjà, en soi, thérapeutique. Un “ganga (guérisseur bwitiste) soigne avec la nature. Au Gabon, la nature, c’est la forêt : une immense pharmacie-bibliothèque dans laquelle on puise remèdes et savoir.

Il est évident que je vois la forêt, et la vie, d’une autre façon qu’une personne n’ayant pas été initiée. Un ganga n’analyse pas la maladie de la même manière qu’un médecin. En Afrique tout est mystique, c’est culturel. On ne meurt pas de manière “naturelle”, mais toujours pour d’autres raisons. C’est ce que le ganga va analyser, suivant la demande de la personne qui vient le voir. Guérir est la tâche et le devoir premier du ganga. Au Gabon, il joue aussi un rôle social, il fait figure de réunificateur, de médiateur lors de conflits. Il intervient sur les problèmes liés à la sorcellerie, pour purifier un lieu par exemple. Car il est le contraire du sorcier.

Le Bwiti constitue une science très profonde, certains disent que les Pharaons reçurent leur savoir des Pygmées. Toute possession d’une science peut conduire à une dérive. Guerre, pollution, bombe atomique existent aussi grâce à la science. Le Bwiti enseigne, comme une université. L’université de la forêt. Le cursus est très rigoureux, codifié, avec des échelons précis à respecter. On ne devient pas ganga en quinze jours. Cela demande une grande rigueur et beaucoup d’efforts personnels, les étapes sont nombreuses et un ganga ne peut devenir lui-même un initiateur qu’avec l’aval de ses professeurs. Les contrôles sont permanents, exactement comme l’ordre des médecins surveille le respect des règles.

Le ganga est capable de soigner beaucoup de maux. Par les plantes, bien sûr, et avec d’autres techniques acquises au cours des initiations. Le Bwiti joue sur tous les niveaux : physique, spirituel et psychologique, mais il s’agit surtout d’un travail sur l’esprit. C’est une psychanalyse... en plus poussé. Beaucoup de choses considérées comme relevant de la sorcellerie ne sont rien d’autre que des croyances. Et les croyances viennent de l’esprit. C’est parfois aussi simple que ça. Le Bwiti fonctionne de manière logique et rationnelle, même si notre conception de la rationalité diffère de celle d’un non-initié, peut-être du fait que notre perception du monde est plus complexe.

Propos recueillis par Vincent Ravalec


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Iboga. © L. Sazy.

L’Iboga

Un de ses alcaloïdes, l’ibogaïne, est utilisé dans des thérapies contre la toxicomanie et l’alcoolisme. “Il y a un problème en Occident avec ce que vous appelez les psychotropes. Le côté ludique des psychotropes n’existe pas au Gabon. L’iboga est une plante sacrée. La considérer comme une drogue est pour nous un non-sens. J’ai vu que l’on peut trouver de l’iboga sur internet ou dans des coffee-shops. C’est absolument contraire à une pratique saine du Bwiti, sans compter que cela peut être dangereux. L’iboga est une plante à manipuler avec précaution, elle ne peut être administrée que par un ganga dûment habilité. Et même dans le Bwiti on ne prend pas de l’iboga tout le temps.

On en prend pendant l’initiation, parfois comme tonique pendant les veillées, mais ce n’est jamais une drogue. “Il s’agit d’un alcaloïde indolique extrait de l’écorce de la racine du Tabernanthe iboga, arbuste de la famille botanique des Apocynacées, qui pousse dans les forêts équatoriales du Gabon, Guinée équatoriale, Congo et Cameroun. L’écorce de la racine est utilisée traditionnellement au Gabon, dans les cérémonies rituelles du Bwiti. Ce principe actif suscite, depuis une dizaine d’années, un intérêt croissant dans la communauté scientifique internationale, pour plusieurs raisons :
- d’une part, grâce à sa capacité à interrompre la dépendance chimique à un certain nombre de substances toxicomanogènes : morphine, cocaïne, alcool, tabac ;
- d’autre part, par son mécanisme d’action original : modulation de la réponse de nombreux neuromédiateurs cérébraux, action sur différents systèmes (dopaminergique, sérotoninergique, glutaminergique, gabaergique).

En effet, l’ibogaïne n’est pas une thérapeutique substitutive traditionnelle et ne s’apparente pas du point de vue pharmacologique aux médicaments usuellement utilisés pour traiter les toxicomanies aux opiacées ou à la cocaïne.”

Extrait de Propriétés pharmacologiques et indications thérapeutiques de l’Ibogaïne, Professeur Jean-Noël Gassita, Département de pharmacologie et de médecine traditionnelle de la Faculté de Médecine, Libreville, Gabon.


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samedi 19 septembre 2009

Other worlds





Comment traduire l'inconnaissable en termes du connu.
Pourquoi le réalisateur de Dobermann et Darshan veut faire un documentaire sur le shamanisme shipibo ?
Après mon film Dobermann où j'avais pu exprimer, avec une joie de sale môme, mon anticonformisme viscéral, je sentis qu'il était temps que j'aborde enfin le sujet de la réalité de mon existence jusque-là joyeusement chaotique, et de ma place dans l'univers...

Mais par où commencer ?

Verrouillé par nos sens, on ne peut voir qu'une dimension de la réalité. Avec nos yeux, nous ne percevons qu'une faible partie de la réflexion du spectre de la lumière sur la matière. Il en est de même avec le reste de nos sens. J'ai toujours eu la conviction qu'il existe d'autres dimensions, que notre cerveau et notre système nerveux sont un filtre pour notre conscience.
Un filtre nécessaire pour appréhender le monde matériel, mais un filtre trop souvent source de doctrines culturelles, morales et scientifiques qui nous envoient une image réductrice de l'Univers. Donc la question restait pour moi en suspens... est-il possible un instant de déchirer le voile ?


Shamanisme

Mis à part le bouddhisme, et la tradition dzogtchen du Tibet qui parle de techniques terriblement contraignantes pour approcher l'Invisible, je ne trouvais pas dans les religions d'approches satisfaisantes. Je me suis alors plongé dans les écrits des mystiques. C'est ainsi que j'ai croisé le chemin du shamanisme. Au travers de lectures, j'ai pu découvrir la vie de ces hommes, les shamans qui à l'aide de plantes, de méditations, de chants et de rites voyagent dans l'Invisible.
A la différence de ce que j'avais lu auparavant, les shamans n'apportaient pas de réponses, ils ne faisaient que rapporter leurs constatations et, sur la base de leurs propres expériences, établissaient leur système de croyances. Leur rôle : guider les âmes dans leurs quêtes personnelles.
Même si pour la plupart des occidentaux, les shamans sont considérés avec condescendance, amusement voir peur, comme des sorciers qui utilisent des drogues puissantes, qui entrent en transe, et qui vivent en dehors de la réalité...
Je suis parti à leur rencontre au Mexique dans la sierra des indiens huichols, reconnus pour leur shamanisme actif dont les sources remontent à plusieurs millénaires. Là, j'ai côtoyé des shamans et partagé leur rite du peyotl. De cette première expérience, je suis revenu troublé mais insatisfait. Aucun lien personnel ne s'était tissé entre nous. Alors je suis reparti, cette fois dans la jungle péruvienne où existe un shamanisme très puissant associé à la plante sacrée l' Ayahuasca : " la liane de l'âme ". Après plusieurs rencontres et expériences avec des curanderos (guérisseurs) et des brujos (sorciers), j'ai rencontré " Questembetsa ", un shaman Shipibo-conibo, qui m'a fait vivre le shamanisme de l'intérieur.


Les Shipibo-Conibos

Les Shipibo-Conibos sont 45 000 et vivent en communauté le long du fleuve Amazone au Pérou. "Quetsembetsa" est le guide spirituel de tous les Shipibos-conibos. Un Maître shaman qui forme les shamans de son peuple. Grâce à lui, nous avons pu filmer une cérémonie au solstice d'été, qui a duré trois jours et trois nuits. C'est une fête traditionnelle qui n'a jamais été captée par une caméra et pour cause elle n'a pas eu lieu depuis 70 ans et n'a été vue que par très peu de " non indiens ". Grâce a des caméras à vision nocturne, nous avons pu enregistrer les images de moments uniques.
Sous la protection de "Quetsembetsa", j'ai vécu durant ces cérémonies une expérience qu'on pourrait définir comme une NDE, une expérience de " mort imminente contrôlée ". Pour moi, c'était une expérience de conscience très forte où je suis passé de l'autre côté, derrière le miroir. Mon initiation avait commencé, elle dure depuis plus d'une année. C'est ce parcours initiatique, le soin que j'ai reçu, qui me permet de pouvoir parler du shamanisme.



Une technologie de la conscience.

La pensée conceptuelle est un outil limité, lorsqu'il s'agit d'aborder réellement le travail sur la conscience. En effet, la conscience humaine a une tendance naturelle à s'identifier à la pensée, la limitant de ce fait. Les shamans eux utilisent une technologie, un agent extérieur, les plantes sacrées, de puissants psychotropes, qui permettent à l'individu guidé par eux de " décoller " la conscience de la pensée. L'inconscient se dévoile progressivement. Au cours de l'expérience une autre réalité apparaît, observée par l'œil de la conscience.
S'agit-il de se souvenir de qui nous sommes ou simplement de le découvrir ?
Sans mot, cette réalité s'exprime parfois dans la terreur, les larmes et la souffrance, parfois avec beauté, avec des larmes d'amour devant la magie. Elle vient de l'intérieur de l'Etre, sous forme d'images archétypales. La réalité est individuellement déterminée par l'histoire personnelle et la culture de chacun.
La mythologie nous rassemble tous et les visions puisent à cette source. Chacun de nous est un univers infini, dont les anges et les démons sont les pensées, les émotions, la mémoire, le corps. Mon voyage au fond de la jungle s'est poursuivi par la rencontre avec des scientifiques travaillant à " l'Aton Institut " en Norvège un laboratoire travaillant sur la conscience, la physique quantique, la chimie moléculaire des plantes sacrées, et les civilisations du passé.


Plantes sacrées ? Drogues ?

Le Psychotrope est une Drogue : le mot est synonyme de déchéance dans notre culture, mais dans les civilisations du passé, chez les Incas ou les Egyptiens, ces plantes psychotropes étaient considérées comme des outils de connaissance, les plantes magiques, les " plantes maîtres ".
Les scientifiques témoignent, et expliquent à l'aide de modélisation, que la clé se trouve dans l'ADN, la programmation génétique, la glande pinéale, le fameux troisième œil situé entre les deux hémisphères du cerveau. Les molécules de ces plantes sont pour eux de la nanotechnologie moléculaire activatrice de conscience. Les anges et les démons sont le contact archétypale avec l'encodage positif et négatif de notre ADN. Aujourd'hui les hommes qui savent utiliser ces plantes sont les shamans. Pour eux, ces plantes sont des outils mis a la disposition de l'homme par l'Univers pour lui permettre d'entrer par l'Invisible en relation avec lui.


Les directions à venir du film.

Le film sera le témoignage d'une aventure personnelle et subjective, mais n'oubliera pas de montrer aussi les dangers du shamanisme, celui de se perdre dans la lumière ou dans l'ombre de ses émotions fraîchement éveillées ; celui de mal interpréter le ressenti ou les visions au risque d'amener jusqu'à la schizophrénie si le travail n'est pas fait avec des shamans compétents ou si on ne l'aborde pas avec une grande discipline et une diète stricte. Le film montrera surtout le pouvoir thérapeutique de ces shamans et de leurs plantes, une forme ancestrale de psychanalyse, une psychothérapie de l'être ayant 4000 ans d'expérimentations. Le film laissera aussi la parole aux shamans, et montrera que leurs cultures et leurs croyances découlent de leur connaissance de l'Invisible. Des images de synthèse reproduiront la puissance des visions récurrentes et le spectacle, la vision poétique, l'humour et la terreur que j'ai ressentis en les éprouvant.
Le film poursuivra son enquête par des entretiens avec des thérapeutes, des ethnologues, des spécialistes de la chimie moléculaire du cerveau. Et pour tenter de cerner l'interaction invisible du travail du shaman vis-à-vis d'un " novice ", nous enregistrerons les ondes cérébrales entre Questembetsa et moi durant une cérémonie, ce printemps, afin d'étudier leurs résonances et permettre de les matérialiser.
Enfin, les entretiens commencés en décembre 1999 d'occidentaux suivant une thérapie seront poursuivis afin de confronter les interviews sur maintenant plus d'une année. Mon expérience personnelle s'exprimera dans le parallèle de témoignage sélectif entre science occidentale et thérapie indienne.
Le but, à l'heure ou l'Occident reconnaît timidement que le bouddhisme tibétain a développé une connaissance de l'esprit, est de faire ressentir au spectateur que ces indiens méconnus ont développé eux aussi depuis des milliers d'années au travers de leur propre science de l'esprit, une véritable technologie cognitive.
Ces hommes sont pour moi des guerriers engagés dans la voie de la conscience car pour un shaman, le plus grand allié et le pire ennemi de chaque homme ne font qu'un : lui-même. 
Pour conclure, je garantis que ce film ne sera pas une homélie " new age " sur la culture de ces indiens. Les autres mondes ne sont pas tous des mondes de lumière.

Jan Kounen

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