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mardi 29 octobre 2019

Eric Baret




" Si vous n’avez pas de problème envers vous-même, vous n’en aurez aucun envers la société. La société est claire, parfaite, sauf lorsque l’on vit dans l’attente, dans l’intention. Là, il y a conflit.
Tant que l’on veut que l’environnement soit différent, l’insatisfaction demeure. Que mon mari devienne exactement ce que je désire de lui, le lendemain autre chose manquera quand même. Ce que je demande à mon mari, à mon chameau, c’est moi-même. Cela, aucun chameau ne peut me le donner.
Dans l’instant où je n’attends plus rien de quoi que ce soit, y compris de moi-même, je réalise qu’écouter est ma sécurité, ma jouissance, ma satisfaction. Je n’ai plus besoin que l’on m’écoute, que l’on m’aime ou me déteste ; je comprends, je respecte la façon dont le monde me voit — il a ses raisons. "
Eric Baret
De l'Abandon, Editions Almora


lundi 30 octobre 2017

Eric Baret




AIMER C’EST ÉCOUTER


Aimer vraiment quelqu’un, c’est un concept. On ne peut pas aimer quelqu’un. C’est un fantasme. La personnalité ne peut pas aimer. Aimer, c’est ce qui est essentiel, ce n’est pas quelque chose que l’on peut faire ou non. Quand on arrête de «faire», il reste l’amour.
On aime quelqu’un quand il correspond à notre fantasme. La personne que vous aimez s’il fait ceci ou cela, vous ne l’aimerez plus. Un amour qui commence et qui finit n’est pas vraiment un amour. Aimer, c’est écouter, c’est être présent. Aimer les enfants, c’est ne pas leur demander quoi que ce soit et tout donner. Un jour ils disparaîtront, ils ne seront plus en contact avec vous. Demandez à votre fils de vous donner des nouvelles, ce n’est pas de l’amour. Le fils fait ce qu’il a besoin de faire; il ne se demande rien à un enfant. Mais aimer quelqu’un sur un plan humain, c’est un fantasme.

L’ego ne peut pas aimer. Il utilise, prétend, se rassure. Quand vous trouvez quelqu’un qui correspond à votre imagination physique, psychologique, intellectuelle, affective, vous dites que vous l’aimez profondément. Quand cette personne fait quelque chose de différent, alors elle devient détestable. On ne peut pas aimer quelqu’un. Sentir une forme d’amour est profondément juste. C’est avant le fantasme de «j’aime quelqu’un». Le sentiment d’amour est profond, essentiel. Mais, par manque de maturité, on pense qu’on aime «quelqu’un». En fait, on aime tout simplement, parce que l’amour est sans direction.

Ce que j’aime, c’est ce qui est présent devant moi. Il n’y a rien d’autre. Qu’est-ce qui pourrait être plus beau, plus extraordinaire, que ce qui se produit dans l’instant si je n’ai pas la prétention que la beauté et la sagesse soient ailleurs? L’amour est ce qu’il est quand on cesse de prétendre aimer quelqu’un. Aimer quelqu’un, vouloir être aimé, c’est une histoire. Qu’est-ce que ça veut dire d’être aimé? Personne ne vous aime, personne ne vous aimera jamais, personne ne vous a jamais aimé, et c’est merveilleux comme ça. Les gens ne peuvent qu’exiger. Si vous correspondez à leurs critères psychologiques, physiques, affectifs, ils vous aiment quand ils vous rencontrent. Si vous ne leur correspondez pas, ils vous détestent. Et alors? Il y a des chiens qui vous aiment et d’autres qui ne vous aiment pas. C’est biologique. Pourquoi s’occuper de ces choses? Qu’est-ce que ça fait d’être aimé? C’est un fantasme. Que se passe-t-il si quelqu’un projette une attraction ou une répulsion sur moi? C’est complètement fantasmatique! À un moment, vous vous rendez compte que vous n’avez pas besoin d’aimer ou d’être aimé. Qu’est-ce qu’il y a? Reste le sentiment d’amour, cette communion que l’on a entre tous les êtres et qui n’est pas directionnelle. Vous vous rendez compte qu’aimer vous appartient.

Ce qui vous rend heureux, c’est d’aimer. Si quelqu’un dit qu’il vous aime profondément, mais vous ne l’aimez pas, ça ne vous apporte rien. En revanche, quand vous aimez cela vous rend heureux. Les choses étaient donc à l’envers: aimer c’est à nous. Quand j’aime mon corps, mon esprit, mon environnement, il y a de la tranquillité. Vouloir être aimé, c’est juste un concept. Quand vous aimez, vous n’aimez pas quelqu’un, vous aimez, c’est tout.
La personne avec qui vous vivez, vous dormez ou vous allez au cinéma, c’est autre chose. Vous ne pouvez pas dormir avec tout le monde, vivre avec tout le monde. Une sélection organique s’impose. Mais l’amour ne se situe pas ici. Ce n’est pas parce que vous dormez avec quelqu’un que vous aimez plus qu’un autre avec qui vous ne dormez pas! Ce n’est pas parce que vous vivez avec une femme que vous l’aimez plus que toutes les autres avec qui vous ne vivez pas. C’est fonctionnel. Il y a des gens que nous aimons profondément et pourtant nous ne vivons pas avec eux. Il n’y a pas de circonstances. Je n’ai pas besoin d’aimer quelqu’un pour vivre avec lui, dormir ou voyager. Cela se produit à un autre niveau.
Mais vous verrez que tôt ou tard «aimer quelqu’un» ne veut rien dire. C’est comme se prendre pour quelqu’un. C’est juste une image. Je peux être stimulé par quelqu’un. Quand mon corps passe à vingt mètres d’un autre corps, une forme d’intensité se manifeste et à dix mètres, ça sera encore plus intense, et quand on se effleure, c’est comme une folie qui arrive: son odeur, la forme de son corps, le son de la voix, la façon de se déplacer, sa douceur ou sa dureté, sa richesse ou sa pauvreté font que je suis touché. Mais pourquoi appeler l’amour tout ça? C’est purement chimique. Selon ce à quoi ressemblait votre père, votre grand-père, si vous étiez battu ou caressé à trois ans, vous aimerez cette forme-ci ou cette forme-là de corps, telle ou telle odeur, telle ou telle façon de bouger. Cette personne vous attire, une autre pas du tout. Cela remonte à très très loin. Le mot «amour» n’a rien à voir là-dedans.

C’est juste quand vous voyez clairement tout cela que vous pouvez vous marier, avoir des enfants sans avoir besoin de jouer. Alors vous vivez fonctionnellement avec quelqu’un, avec tout le respect et l’écoute que cela implique. Mais vous n’êtes pas obligé de croire que vos enfants sont vos enfants, que vos parents sont vos parents, que votre mari soit votre mari. Je le suis aussi, bien sûr, de temps en temps.
Aimer, c’est écouter.

Éric Baret
par Jean Bouchart d'Orval : «La Joie de Bhairava», Fontaine de Médicis, Jardin du Luxembourg



lundi 19 octobre 2015

Eric Baret



Le créateur est celui qui se tait. Il ne cherche pas. Ne pouvant chercher que dans sa mémoire, il ne trouverait que ce qu'il projette, le connu et non le neuf. C'est le monde qui, dans son silence, le trouve. L'univers est à sa disposition.
Cela est vrai quel que soit l'art. Le poète qui réfléchit n'est pas un poète. Le poète est quelqu'un qui sait se taire. Dans ce silence, il entend sa poésie, et il écrit ce qu'il entend. La créativité naît du silence, elle ne vient pas de la pensée.
Il n'y a rien à expliquer, rien à justifier. Chaque œuvre est sans cause, sans sens. L'œuvre est à elle-même sa propre raison. Parce qu'elle vient de la créativité même, toute œuvre d'art se situe au-delà de la compréhension. Vouloir comprendre une œuvre d'art, c'est demeurer dans la mémoire.
La vie n'est pas autre chose qu'une œuvre d'art. Vous écoutez la vie, il y a une résonance en vous.
 Toutes les possibilités sont là.

Eric Baret

mercredi 19 août 2015

Éric BARET





"La spiritualité est un concept. Ce que les gens projettent dans la prétendue spiritualité, à six ans ils le projetaient dans leur équipe de scouts, à dix dans leur équipe de foot, à vingt dans la politique et à trente dans le mariage …
Ce manque que l’on a essayé de combler par une poupée, un train électrique, une bonne note à l’école, une carrière, un enfant, on le projette ensuite dans la spiritualité. C’est le pot-pourri de toutes nos peurs. Chacun, selon la forme de ses anxiétés, se trouve attiré par un certain type de spiritualité. Quand c’est présent, il faut le respecter ; mais ce n’est rien d’autre que la peur.
Les scouts, la politique, la spiritualité, l’enfant, l’équipe de rugby ont leur place, sinon cela n’existerait pas. Vouloir se libérer de tous ses problèmes pour devenir spirituel, pour devenir «éveillé», aussi. Ces règles, ces références, ces savoirs sont issus de la peur.
Vient un moment où vous n’avez plus besoin de vous chercher dans les différents courants de la vie. C’est vous qui éclairez la spiritualité, non l’inverse. C’est votre clarté qui vous fait comprendre profondément ce qu’est la politique, la paternité, la violence, la maladie, le bouddhisme, l’islam. Votre clarté éclaire tout cela.
La vraie spiritualité est un remerciement. Maître Eckhart fait une différence entre la vraie prière, prière du cœur, célébration de l’accomplissement divin, et la prière qui vient du manque, qui essaie de demander une rectification. Cette dernière n’est pas une prière, mais une forme d’abcès.
La vraie prière est remerciement. La vraie spiritualité est un non-dynamisme qui s’incarne dans une disponibilité de chaque instant. Quand le cancer, la maladie, la naissance, la violence, l’émotion vient, être disponible : là se trouve la profondeur.
Comprendre qu’il n’y a rien à comprendre, rien à acquérir. Je n’ai pas besoin d’inventer des outils pour faire face à la vie, de créer des moyens de défense ou d’appropriation pour faire face aux situations.
Regarder honnêtement ce qui est là, ce qui éveille en moi la peur, l’anxiété, la prétention, la défense. Clairement, accepter mes prétentions, mes limites. Ces limites vont refléter la non-limite.
Il faut vivre la médiocrité : elle révèle l’ultime en nous. Quand je refuse la médiocrité, quand j’imagine, que je projette un supérieur ou un inférieur, des choses spirituelles qui devraient me libérer de la vie quotidienne, là, je suis dans un imaginaire. C’est une forme de psychose. La médiocrité est l’essentiel-la médiocrité selon mes concepts.
Fonctionner journellement : manger, dormir, aimer, voir, sentir, regarder. Laisser toutes les émotions vivre en nous. Rien à défendre, à affirmer, à savoir. Je n’ai besoin de rien pour pressentir ce qui est primordial. Inutile de changer quoi que ce soit en moi.
Je n’ai pas besoin de changer quoi que ce soit en moi : mes peurs, mon arrogance, mes prétentions, mes limites, tout cela m’est nécessaire pour pressentir le sans-limite.
Tout change, mais aucun changement autre que celui qui apparaît dans l’instant n’est nécessaire. Toutes les énergies qui étaient utilisées pour créer, pour s’approprier, vont aller s’asseoir dans cette disponibilité. Là, il y aura création véritable. Cette création est célébration : une création qui rend grâce, pas une création qui affirme.
Certaines découvertes sont à faire et à oublier dans l’instant. Et pour la personne, c’est la terreur, car l’ego a besoin de s’approprier des qualifications : être spirituel, méditer, se libérer.
La vie ne consiste pas à faire, à acquérir ni à obtenir quoi que ce soit.
La grâce ne frappe que dans les moments de non-savoir, de non-prétention.
Nous n'avons pas à changer notre vie.
La grâce n'est rien d'autre que cette évidence.
Le bonheur est ici lorsque je ne prétends plus qu'il est ailleurs.
Ce que je veux, c'est ce que j'ai.
Dans la tranquillité, il n'y a nulle part où aller.
Ce que je peux trouver à l'extérieur, je peux le perdre.
Alors je ne vais nulle part, je reste ici, présent ."

Éric Baret