mercredi 31 mars 2010

Hélène Naudy


HELENE NAUDY

Psychothérapeute Analytique et Corporelle

A suivi l’enseignement de Jean KLEIN et d’Eric BARET

Participe à la revue 3eme MILLENAIRE, un livre sortira en juin 2010


Site : www.ecoutelevent.fr




Si vous avez des questions………

Sur ce qu’implique :

La connaissance de soi dans l’approche non duelle.

La psychothérapie.

L’introspection.


Hélène vous propose de la retrouver pour une soirée intitulée

PERCEPTION et DISCERNEMENT

Vendredi 30 AVRIL à 20h30

Chez : Frantz GENNEVOIS

19 Allée Haussmann

BORDEAUX

Entrée : 10e

Consultation individuelle : Samedi 1 et Dimanche 2 MAI

9h/11h - 11h30/13h30 – 15h/17h

70e la consultation

Renseignements et inscriptions : MOUSSEY Jean-Claude

04-72-16-02-09 — 06-06-47-07-72 – njc.moussey@free.fr


dimanche 28 mars 2010

Marc Vella à Bordeaux



Bordeaux du 09 au 11 avril

En faveur des orphelins de Madagascar pour l'ACH
Marc VELLA en concert : Sa venue est programmée pour les 9, 10 et 11 avril prochains. La totalité des bénéfices générés par ces concerts sera versée au profit de l'ASSOCIATION ACH MADAGASCAR;
Ci-dessous détail des manifestations :
. 9 AVRIL 2010 A 20 H 30 : concert à l'Eglise Notre Dame, rue Mably à Bordeaux (capacité d'accueil 400 places) : participation 15 € à partir de 12 ans
. 10 AVRIL 2010 A 15 A 17 H ; présence de MARC VELLA et de son piano devant le Miroir d'Eau à Bordeaux (pas de participation financière)
. 11 AVRIL 2010 DE 11 H A 17 H : Croisière (en direction de Blaye ou de Cadillac selon la marée) et concerts de MARC VELLA sur la péniche "LE ROYAL" , (capacité d'accueil 75 places dont une quarantaine sont d'ores et déjà retenues) un repas gastronomique sera servi à bord. L'embarquement se fera Quai de Queyras à Bordeaux. : participation 60 € par personne (cette participation donnera au titulaire la possibilité d'assister gratuitement au concert du vendredi)
. Un mail a été mis en place pour les réservations et renseignements : reserv.mvella.bx@orange.fr

janine.Wyss@orange.fr


La Caravane Amoureuse selon Marc Vella

Marc Vella : Concepteur du projet.

Prix de Composition à Paris.

1° prix de composition à Rome au TIM 1999.

Pianiste itinérant. A parcouru plus de 120 000 Kms en 18 ans, à la rencontre des peuples et des musiques, avec son piano à queue, sur les routes du monde.

.Nous avons réalise printemps 2002, en partenariat avec le Conseil Général de Gironde et la Citram, un « Paris Dakar » avec mon piano a queue dans un autobus, afin de rencontrer a la fois les musiciens, griots, djelys, gnaouas, soufis, etc…et les hommes et les femmes des pays traverses.
Nous étions 7 hommes, un chauffeur organisateur, un chauffeur mécano, un réalisateur cinéma, un chef opérateur, un technicien piano, un guide mauritanien et un pianiste compositeur.
Ce fut un voyage merveilleux, au rythme du regard, a la quête de la beauté du monde.
(Retrouvez Sahara 2002 sur le site http://www.marcvella.com).

Chaque fois que je raconte mes voyages, il y a toujours quelqu’un pour me dire : « Ah ce que j’aimerai me transformer en petite souris pour me cacher dans un coin de ton piano et vivre tout ça ! » Aussi, suite à notre aventure, j’allai voir le directeur de la Citram Aquitaine qui nous avait donné le bus. Il avait été vraiment emballé par notre histoire en la suivant au quotidien sur Internet. Quand je lui demandai deux autres bus pour réaliser notre nouveau projet, La Caravane amoureuse, il n’hésita pas une seule seconde.

Nous allons partir avec 3 bus au printemps 2004, dans lesquels il y aura toutes sortes de gens, artistes du regard. L’important c’est que les hommes et les femmes qui partiront dans cette aventure aient le désir de vivre la rencontre, de donner et d’être réellement à l’écoute de l’autre. Avoir le sens de l’autre, c’est surtout cela être artiste. C’est un regard sensible qui sera porté sur la différence, pas de jugement, mais juste exprimer l’émotion face à la beauté du monde, à la beauté des êtres.

Bien sûr, cela peut sembler naïf de parler de la beauté des Hommes, alors qu’à longueur de temps les média diffusent et divulguent l’horreur. Et pourtant, malgré cette réalité, l’être humain est sublime. Les XIX et XX° siècles ont été fantastiques, car l’homme a réalisé des explorations formidables telles que : Aller au fond des océans, vaincre les plus hautes montagnes, voler, aller sur la lune… Le XXI° siècle sera l’exploration de l’Homme, avec ce même regard de fascination, de respect, qu’ont eu les grands explorateurs, cela, malgré les différences socioculturelles qui parfois nous séparent cruellement. En vérité, malgré les apparences, le cœur des êtres est le même. Se dissimulent à l’intérieur les mêmes peurs, les mêmes rêves, les mêmes espérances.

Nous sommes parfois maladroits, à cause de nos désirs. Dans certains pays, le simple fait d’oser le désir peut coûter la vie. En Europe, nous ne lapidons pas les femmes mais tant de culpabilités, tant de médisances sur ceux qui osent la vie.
Quand nous chavirons et trébuchons devant la beauté des êtres et des instants qui nous sont donnés, plutôt que de juger et condamner comme nous l’avons toujours fait, apprenons à avoir un regard ému devant l’expression de ces bouleversements qui nous rendent si fragile. En la fragilité se dissimule toute la grandeur de l’Homme. Juger n’a jamais fait grandir personne. Par contre, cela a renforcé la peur d’oser l’autre, d’oser soi, d’oser la vie. Cela a renforcé l’hypocrisie et la culpabilité du monde. Du coup l’humain se révolte, se détruit, la colère et la rancœur s’installent dans son cœur. L’ennemi est partout, c’est soi, c’est l’autre.

La caravane amoureuse ne prétend rien, n’a aucun message à donner et n’a rien à vendre, si ce n’est d’exprimer un profond respect pour chaque être humain.

Nous irons vers la beauté des paysages, la nudité intérieure de l’Homme, sa poésie, sa grâce, nous essayerons d’en saisir la cohérence, l’intelligence. La caravane amoureuse, ce seront des hommes et des femmes qui partiront à la rencontre des hommes et des femmes afin d’apprendre à partager dans la délicatesse, l’humain. Evidemment, le but pour les artistes « amoureux », sera d’être comme une sorte de « Sésame » qui nous permettra d’entrer dans le cœur des villes, dans le cœur des êtres. En collaboration étroite avec les pays traversés, s’établiront des échanges de regards, de désirs, d’art…Des échanges de vie !!!

Je reste convaincu que la seule façon de faire grandir l’humanité, c’est de la rendre amoureuse d’elle-même en montrant sa beauté.

Cet « autre regard » porté sur le monde, sur l’autre et sur soi, ce regard plus léger, plus sensible, est sans doute une clé de la plus haute importance quant à la réalité de notre futur.

Dans ce projet « fou » de la caravane amoureuse, je ne nourris aucun espoir et ne me fais aucune illusion. Je sais bien que je ne verrais pas de mon vivant cette humanité merveilleuse à laquelle je crois, mais résolument tant que j’aurai des forces, je sème cette conviction autour de moi. Des personnes bien intentionnées parfois essayent de me ramener à la raison en me disant que rien ne fera changer l’être humain. Ils me regardent avec tristesse comme si j’étais un pauv’ gars naïf. D’autres ont la certitude que l’humain n’est qu’un accident de la vie, une sorte de parasite qui subit sa réalité chimique, ni plus, ni moins. L’âme ? Qu’est-ce que c’est ? Jamais vu. D’autres encore soutiennent que l’Homme n’est qu’une marionnette manipulée sans prise sur sa destinée.

Peut-être ont-ils raison. Mais ce que je sais, moi, c’est que l’on devient dans la vie ce que l’on veut être. Si l’on ne veut rien être, on ne sera rien. Il en va de même pour l’humanité. Si l’on ne veut rien pour elle, alors rien ne changera et la détresse du monde grandira face à cette grave démission.

Site

dimanche 21 mars 2010

3ème Millénaire


95 - Printemps 2010

Thème : Vivre ses émotions
Pouvons-nous les connaître pour en être libre ?

Sommaire

Francis Lucille : Que contrôlez-vous ?
Ligia Dantes : Méditation et émotion, vers la vie intégrale
Arnaud Desjardins : Disparition des émotions
Viator : Cessez de ruminer
Joëlle Maurel : Être en paix avec ses émotions
3e millénaire : La grande transmutation sacrée selon la bouddhisme tibétain
3e millénaire : Contracture et contraction de l'âme, selon Hubert Benoit
3e millénaire : Libre du moi-émotionnel, selon Rudolf Steiner
Rupert Spira : La beauté dans 'art : toucher le coeur
Hélène Naudy : Et si nous déposions les armes
David Ciussi : L'émotion initiale
Éric Baret : L'émotion dans la tradition indienne
Welléda Muller : L'esthétique du Transpersonnel
Pierre Yves : Nous ne sommes rien (2ème partie)
Yolande : Au sujet des émotions


Site : 3ème Millénaire



samedi 20 mars 2010

Éric Baret


Éric Baret

« On ne décide rien »

Ce qui est dit dans nos entretiens provient d’une évidence sans forme et peut sembler contraire à certains systèmes de pensée. Si des éléments ébranlent notre état émotionnel, nous blessent ou laissent une forme de conflit, il faut en discuter, chercher ensemble et voir comment se présente cet inconfort. Considéré humblement, sans a priori, tout conflit devient source de maturation. C’est l’antagonisme qui fait grandir.

Vous dites qu’il n’y a rien à faire avec ce qui est là – émotion, tension… – et que ça va se résorber. Cela signifie-t-il qu’il ne doit finalement pas y avoir de tension ? N’est-ce pas contradictoire ?

Lorsque vous sentez une tension, vous n’avez pas le choix. Quand vous vous mordez la langue, vous ne pouvez pas revenir en arrière, sentir la réaction dans toute la structure du visage, ou plus. Savoir s’il était justifié de se mordre la langue, si c’était une erreur, si vous méritiez de vous mordre, est un questionnement qui a son intérêt, mais il vaut pour les gens qui n’ont pas mal à la langue.

Avec la douleur, vous n’avez pas le temps de réfléchir au pourquoi. Vous restez avec la sensation de la langue… Que se passe-t-il ? La langue mordue n’est pas quelque chose de statique ; c’est une vibration, une masse électrique, des éclairs qui jaillissent dans tous les sens… Votre système physiologique est fait de telle manière que vous n’avez rien à faire pour ressentir cette réaction. Vous n’avez pas à vous concentrer sur la langue pour sentir ce qui s’y passe.

Vous remarquez également que, lorsque vous vous mordez la langue, le goût des aliments dans la bouche, la musique que vous écoutez, le film que vous regardez perdent pendant quelques instants de leur substance. Ils deviennent sensoriellement secondaires par rapport à votre sensation de la langue. Vous n’avez donc pas à choisir d’arrêter ceci ou d’arrêter cela. C’est la langue qui choisit, c’est la langue qui devient votre objet de contemplation, de ressenti.

La langue vibre, elle saigne, elle élance… Tout cela apparaît dans votre organisme. Il y a d’abord eu cet éclatement, cette sensation très forte. Par la nature même de votre organisme, de tout le système immunitaire, de la structure de la cellule, petit à petit le traumatisme va se réduire, le sang va s’arrêter de couler, la douleur va s’étaler dans le très grand espace du visage et, graduellement, se vider. Il n’y avait aucun choix, aucun dilemme, il n’y a eu aucune réflexion.

Quand on vous suggère d’écouter la situation, c’est de cela que l’on parle. Il n’y a de place ni pour un choix ni pour une volonté ; la langue elle-même, par sa propre qualité, va résoudre le problème. La situation qui paraît conflictuelle ne l’est que parce qu’on la voit coupée de son environnement. Vous laissez la situation, comme la langue, devenir sensible, et l’élément conflictuel va également disparaître. Il va rester ce qui est là : un événement qui peut amener un désordre physiologique dans votre organisme, mais qui sera ressenti sans conflit psychologique.

Dans un moment de disponibilité sensorielle, il n’y a pas de place pour un conflit psychologique. Mais généralement, quand on se mord la langue ou quand un conflit apparaît dans la vie, on recouvre la sensation de douleur de la langue, la sensation propre du conflit, par un imaginaire, c’est-à-dire par une réflexion sur le pourquoi et le comment. Ce que nous suggérons ici, c’est de se rendre compte de ce mécanisme qui existe en nous. Par la magie des choses, quand on se rend compte profondément de quelque chose, la chose cesse sans qu’on le veuille. Quand vous constatez que ce que vous preniez pour un serpent est une corde, vous n’avez aucun effort à faire pour ne plus croire que c’est un serpent. La vision de la corde dissout le serpent. Vous ne voyez pas la corde pour supprimer le serpent, mais, du fait que vous avez laissé la vision de ce qui était là s’imposer en vous, l’élément imaginaire a magiquement disparu.

Tout élément problématique disparaît de la même manière. Il n’y a aucune activité là-dedans ; ce n’est pas quelque chose que vous faites, c’est quelque chose que vous enregistrez. Vous enregistrez le fait que vous êtes disponible à un conflit et que ce conflit se résorbe.Vous enregistrez le fait que vous résistez à un conflit et qu’il demeure en tant que conflit.
Vous n’avez aucun choix. Plus vous vous en rendez compte, plus vous constatez que vous laissez les conflits être de plus en plus libres en vous et que vous les percevez de moins en moins comme conflictuels. Il y aura toujours des événements qui vous sembleront plus ou moins harmonieux, mais cette apparente disharmonie ne vous fera pas quitter le ressenti de l’harmonie.

Au travail, je suis entouré de personnes qui, comme beaucoup de gens, pensent que le bonheur se trouve dans un compte en banque important, de belles voitures, ce genre de chose. Ce genre de conversation les intéresse naturellement. Je n’ai aucune compétence particulière ni en matière de voitures ni en matière de Bourse, mais en même temps j’ai envie de continuer de discuter avec eux. Comme je ne crois plus à tout ça, je n’arrive plus à communiquer.

Il faut en profiter pour apprendre ! [Rires.]

Jean Klein était intarissable sur les placements boursiers. Il s’est d’ailleurs ruiné plusieurs fois à cause de cela. Il a aussi ruiné quelques élèves et en a enrichi d’autres. Quand quelqu’un parle de voitures, il faut écouter. C’est fascinant, quelqu’un qui a la connaissance de ces étranges machines. Si on écoute vraiment, on trouve là de très belles choses, comme dans tout le reste. Ce n’est rien en soi, mais c’est extraordinaire aussi.

Si l’on écoute vraiment, sans préjugé, la magie de la Bourse, la magie des placements est une chose extraordinaire. On ne peut pas comprendre les événements économiques, politiques, militaires, si l’on ne comprend pas cela. Donc, si on le regarde avec une vision claire, rencontrer un homme d’affaires de haut niveau, parler avec lui de placements et d’économie est très intéressant. Cela dévoile des tas de choses sur les problèmes politiques et sociaux de notre temps. C’est une forme d’œuvre d’art.

Dans l’écoute, rien n’est inintéressant. Pas un métier, pas une activité, pas une passion n’est absurde ; c’est notre regard qui l’est parfois. Tout est fascinant. Quand nous croyons être avec des gens qui vivent de manière superficielle, c’est nous qui sommes superficiels. Quand on écoute leur fonctionnement, on trouve l’essentiel en cela aussi. À leur manière, ces gens ne font que parler de la tranquillité.

On s’aperçoit que ce que l’on écoute ne parle que de la tranquillité, même si cela s’exprime à travers des propos politiques ou économiques. Un autre dialogue peut alors s’engager.

Faire un, faire corps avec ce qui se présente. Rien n’est étranger. Les gens que je rencontre, c’est mon milieu ; j’écoute. Quand je ne connais pas, j’interroge, non pour savoir quelque chose, mais parce qu’il y a une forme de résonance. Il n’y a rien qui soit étranger. Sinon, je suis dans un projet. Si je pense qu’il vaut mieux méditer, faire du yoga, je suis coupé de la société. C’est normal que je me sente isolé ! Non… Quand je fais du yoga, je fais du yoga. Quand je suis dans une salle de casino, j’écoute, je regarde.

C’est extraordinaire, ce que l’on découvre sur l’être humain, sur la beauté dans n’importe quel endroit, quand on écoute. Que ce soit en prison, dans la salle d’attente d’une clinique, dans un restaurant de gare, il faut écouter, regarder. Regarder la joie, la souffrance, l’agitation, les préoccupations, l’anxiété, les besoins, comment les gens fonctionnent… Déjà, une résonance se fait.

Quand une chose m’est étrangère, quelle qu’elle soit, c’est que je vis dans ma prétention. Je regarde alors en moi-même et je remarque que je suis encore en train de prétendre qu’il y a des choses supérieures à d’autres. Cette prétention est une histoire. La beauté est partout. C’est à moi d’écouter et de la découvrir dans toutes les situations.

Certaines sympathies sont plus évidentes que d’autres, bien sûr ! Il y a des gens pour qui la porcelaine chinoise bleu et blanc est ennuyeuse. Il y a des gens pour qui la musique orientale est ennuyeuse. Mais, à un moment donné, la période qui vous passionne est celle qui est devant vous. Avec un policier, je suis passionné par la police. Avec un banquier, je suis passionné par la banque. Pour rien, pour la joie, parce que c’est passionnant de voir comment quelqu’un voit le monde, comment il fonctionne. Je me vois exactement comme lui : les mêmes peurs, les mêmes attentes, le même fonctionnement. Une forme de sympathie est présente. Quand je trouve quelque chose d’antipathique, je tourne la tête et je vois que c’est moi qui n’écoute pas.

Ce n’est pas au monde de m’écouter, c’est à moi d’écouter le monde. Quand j’écoute le monde, il y a une résonance. Mais si je demande au monde de m’écouter, de voir les choses comme moi, si je demande au banquier de mâcher du riz entier, il y a séparation. Le banquier suit sa route, exactement comme tout le monde, l’homme d’affaires aussi, le prêtre aussi ; il n’y a aucune différence. Il faut profiter du milieu où l’on est ; pas pour apprendre quelque chose, pas pour devenir banquier ou quoi que ce soit d’autre, mais pour la simple joie d’apprendre.

C’est un peu comme quand on joue avec un enfant. On n’apprend pas les règles du jeu dans le but de gagner ou de perdre, mais pour jouer. De la même manière, quand on se trouve mêlé à tel ou tel milieu social, on écoute, on apprend les règles par résonance, par affection pour l’environnement. Il n’y a plus de sentiment de séparation. Bien sûr, je fonctionne d’une certaine manière. Je ne vais peut-être pas dans les mêmes restaurants que certains hommes d’affaires, j’ai peut-être une voiture différente, mais ça, c’est la vie qui le décide pour moi. Ce n’est pas mieux, ce n’est pas moins bien. Les grosses voitures ne sont pas moins que les petites voitures. C’est la même chose.

J’écoute ce qui m’entoure. Si demain je me trouve dans un milieu de produits diététiques, j’apprendrai également là ! Mais ce n’est pas mieux. Il n’y a pas de différence. Écouter, découvrir, aimer. C’est ce qui est là quand je ne prétends pas que cela devrait être autre chose, quand je ne prétends pas savoir ce qui est juste. Ce qui est intéressant, c’est ce qui est sous mes yeux. À moi de m’en rendre compte.

Je dois bien prendre des initiatives dans la vie… !

C’est merveilleux que vous le sentiez comme ça. Mais ces initiatives que vous prenez sont une réponse biologique à la situation. Si quelqu’un vous donne une gifle, vous prenez l’initiative d’avoir la joue rouge. Si quelqu’un vous dit que vous êtes un grand homme, vous prenez l’initiative de la joie. Si quelqu’un vous dit que vous êtes un homme misérable, vous prenez l’initiative de la dépression… C’est spontané.

Il n’y a pas d’initiative volontaire. Ce que vous aimez dépend de ce que vous avez mangé les premiers jours ou les premiers mois de votre vie. Le fait que vous préférez le salé ou le sucré, les choses solides ou liquides, vient de situations très anciennes, très profondément enfouies. Vous ne pouvez pas décider d’aimer la nourriture indonésienne ou de détester la nourriture japonaise. Vous pensez décider, mais c’est biologiquement inscrit en vous.

Vous ne pouvez pas décider d’aimer l’architecture moghole et de ne pas aimer l’architecture rajput, ou le contraire. L’une vous émeut plus que l’autre. Où est le choix ? Vous ne pouvez pas décider de trouver telle femme plus attirante qu’une autre. Vous ne décidez pas si vous préférez telle odeur, tel rythme, tel grain de peau, tel son de voix. Vous ne décidez pas si vous préférez les films violents ou ceux qui montrent la beauté.

Qu’est-ce que vous décidez vraiment ?

Vous ne décidez pas de vos maladies. Vous ne décidez pas comment vous vous sentez quand votre femme fait des compliments sur la beauté du voisin. Quand vous avez une augmentation de salaire, quand vous perdez de l’argent, vous ne décidez pas comment cela vous touche. Quand vos enfants sont malades ou en bonne santé, vous ne décidez pas de vos émotions. Profondément, qu’est-ce que vous décidez ?

Mais il y a quand même des choix par rapport à ce que l’on fait. Vous suggérez bien d’écouter…

Selon tout ce que vous êtes, l’écoute se fait ou non. Quand on fait une suggestion, il ne s’agit pas tellement de suivre la suggestion, mais de vibrer avec elle.

Sur un certain plan, on peut dire qu’avant que l’hiver arrive on le sent venir. Quand on dit « voyez que vous n’écoutez pas » ou « écoutez », ça veut dire que ce mécanisme est déjà en train de s’actualiser. On ne le fait pas s’actualiser, mais le fait même de poser une question signifie que la réponse est en train d’être vécue, ou, plus précisément, la question signifie la réponse en train d’être vécue. Quand on répond, on n’ajoute rien, on ne fait que participer au questionnement en cours. Sans cette compréhension, la question ne serait pas possible. Donc, la réponse ne donne rien. Elle coule exactement comme la question ; elle vient du même endroit : d’un pressentiment. C’est pour cela que ce n’est pas la peine d’écouter les réponses.

Les choses se passent comme elles doivent se passer. La réponse verbalise l’inévitable ; ce n’est pas quelque chose à faire, c’est quelque chose qui est en train de se faire.

N’est-ce pas de la passivité ?

Poser une question est ce qu’il y a de plus éminemment actif. Cela veut dire que l’on se situe dans l’humilité. L’humilité est ce qu’il y a de plus actif. La personne qui pose une question admet un « je ne sais pas », donc elle est disponible. Elle n’affirme plus, elle n’a pas la prétention de savoir. Quand on sait, on ne pose pas de question. Quand on pose une question, c’est que l’on écoute ; on écoute la question jaillir ; dans cette écoute, la réponse jaillit. La question et la réponse ont exactement la même origine, ces deux formulations véhiculent la même chose : l’écoute dans laquelle toutes deux jaillissent. Poser une question est ce qu’il y a de plus profond, à condition de ne pas chercher une réponse, sinon on se situe encore dans le projet.

Je pose une question, librement, parce que c’est ma résonance. Je sens un conflit dans ma vie et j’exprime ce conflit sans l’orgueil de vouloir le résoudre. Je constate qu’il y a un conflit, clairement. Cela suffit, tout est là. La solution est dans cette soumission à la réalité, à ce qui est là maintenant.

De ce « je ne sais pas », toute action, toute initiative va jaillir. C’est une initiative, une action qui vient de l’écoute de ce qui est là ; ce n’est pas une action qui veut « changer ».
Je sens une restriction dans ma vie et je l’exprime, j’écoute en moi cette restriction. C’est l’écoute de la solution. La réponse est une vibration au même niveau que la question, vibration qui se réfère à ce qui est au-delà de l’une comme de l’autre. Il n’y a pas de réponse à suivre, pas plus qu’à écouter. Il y une résonance, qui est l’humilité dans laquelle la question est posée. Là est la réponse. La réponse est avant la question. C’est parce que l’on pressent la réponse que l’on peut poser la question. Parce qu’il y a cette humilité, qui constitue la suprême activité… Mais il faut une certaine maturité pour comprendre cela.

Est-ce que vous pouvez, Éric, essayer d’éclaircir un peu ce que vous avez dit cet après-midi, à savoir que l’on ne décide rien et, en même temps, qu’il y a une liberté suprême, que la liberté est totale ?

Il faudrait être un poète pour en parler avec justesse. Ce n’est malheureusement pas une de mes qualifications. Tout ce qui perçu est conditionné. La joie, elle, est non conditionnée. Autrement dit, les moments de joie profonde ne sont pas liés à ce qui est perçu. Mais cela ne fait pas partie d’un cadre de réflexion. La pensée a sa valeur pour des choses plus concrètes, mais il ne faudrait pas polluer la manière d’aborder la vie par la formulation, par la pensée. On ne prétend ici à aucune compréhension de ces choses. Je n’ai aucune compétence lorsque je les exprime. Il y a une résonance en moi ; cette résonance ne connaît rien, ne sait rien ; même ma pensée, ma formulation, n’a pas de qualification pour raffiner cette expression. C’est une résonance, une conviction. C’est informulable.

Est-ce le même « je ne sais pas » que celui de Socrate ?

Quand un petit enfant regarde un sapin de Noël pour la première fois, il est ce « je ne sais pas ». Avant de prétendre savoir, nous avons tous la même disponibilité, Il n’y a rien de personnel là-dedans, cela ne fait pas partie de l’arsenal qu’une personnalité peut avoir ou non.

Il n’y a donc pas de projet possible ?

Le poète véritable est sans projet. Son projet est de célébrer du mieux qu’il peut ce qu’il a pressenti, ce qui le dépasse. Il trouve en lui une facilité à se présenter comme celui qui célèbre, celui qui reçoit la louange, comme la louange elle-même. L’art est cette ouverture aux différentes possibilités. Le poète peut jouer le rôle du serviteur et le rôle de celui qui est servi. Il peut aussi n’être que louange, il peut jouer celui qui est séparé de celui qui cherche, celui qui cherche, celui qui trouve… Cela fait partie de la poésie, cela fait partie de l’art. Cela exprime des émotions profondes. Mais elles ne sont pas progressives.

Le drame, dans les recueils de poésies – je pense un peu à Lalehsvari, mais on trouve cela également chez Rûmî –, c’est que souvent les traducteurs doivent classifier les poèmes. Il existe ainsi une traduction (anglaise) du livre de Laleshvari, La Progression du soi, qui met au début les versets où elle cherche Dieu et à la fin les versets où elle l’a trouvé. C’est la dégénérescence de la pensée moderne ! Ce devrait être le contraire : d’abord les versets où elle a trouvé, ensuite ceux où elle cherche. Plus que ça, d’ailleurs : un passage incessant de l’un à l’autre.

Quelqu’un qui est libre de tout projet peut profondément vibrer de la présence de l’essentiel, mais aussi de l’absence de l’essentiel. Présence et absence sont deux phases de l’essentiel. L’une n’est pas plus que l’autre. Que ce soit dans l’absence ou dans la présence, le poète a la capacité d’exprimer cet essentiel avec une telle beauté, avec un tel rythme, avec une telle liberté (ne se contredit-il pas d’un poème ou d’un verset l’autre ?), qu’il laisse le lecteur dans une grande liberté. C’est pour cela que la poésie, la musique et l’architecture sont toujours plus près du pressentiment de l’essentiel que ne l’est la pensée.

Les textes suprêmes des grands maîtres de l’Inde sont des textes de célébration. Les grands textes de Shankarâ ne sont pas ses analyses métaphysiques sur l’Atman et le Brahman, ce sont ses hymnes de louange ; c’est là qu’il y a une puissance extraordinaire ! Même chose pour Abhinavagupta. Les œuvres de jeunesse des grands maîtres sont souvent des œuvres métaphysiques, de réflexion, et leurs œuvres tardives des textes de célébration. Finalement, ils quittent toute conceptualisation pour être pure adoration.

Quand j’ai rencontré le grand Gopinath Kaviraj, il demeurait à l’ashram de Mâ Ananda Moyî. Avant de partir pour l’Inde, j’avais demandé à Jean Klein si Gopinath était un homme « libre » – pour employer une expression poétique – et il m’avait répondu : « Il l’était il y a vingt ans, donc il doit l’être encore… » Cet homme a fini sa vie en écrivant des textes d’adoration de la déesse sous la forme de Mâ Ananda Moyî.

Dans les derniers moments de sa vie, Jean appelait souvent la déesse et voyait les femmes autour de lui comme telles.

Chez quelqu’un dénué de projet, ces moments de profonde dévotion sont toujours là.

La pure admiration coiffe la métaphysique. Évidemment, il ne faut pas dire cela à des métaphysiciens… Dans un moment de clarté, on est obligé de renoncer à tout savoir. Tout savoir s’avère être une forme d’agitation. Il n’y a rien que l’on puisse savoir. C’est là le seul savoir accessible. La disponibilité découle de cette évidence.

Pour la personnalité, vivre dans un non-savoir est une terreur absolue, mais du point de vue de la créativité c’est la liberté absolue. Quand vous vous rendez compte que vous n’avez rien à devenir, vous pouvez tout devenir ; plus aucune barrière, plus aucun empêchement. Mais tant que l’on veut devenir quelque chose, on vit dans une prison.

Tout est à notre disposition, toute l’extraordinaire fantaisie du monde. On la refuse parce que l’on veut être Napoléon. On veut savoir. On veut posséder. Tant que l’on possède quelque chose, on ne possède rien. Quand on se rend compte que l’on ne possède rien, alors on peut dire – et ce n’est pas un concept – que l’on possède tout. Tout ce que l’on voit est à nous.

Quand vous avez un objet d’art et que vous pensez que vous avez l’objet d’art, vous n’avez rien ! Quand vous savez que, profondément, vous n’avez rien, tous les objets d’art que vous rencontrez sont les vôtres. Vous allez une fois au Metropolitan Museum et vous regardez un merveilleux bronze népalais. Il est à vous à jamais et il ne sera jamais aux gens du musée. Il vit avec vous, il est avec vous. Celui-là est vraiment à vous. Mais ce n’est pas un souvenir, c’est une résonance. Si la vie fait que vous le mettez sur votre cheminée, vous devez lui assurer un confort maximum. Mais vous n’en êtes que le gestionnaire, pas le propriétaire.

Si l’on se prend pour un facteur, on n’est qu’un facteur. Mais si vous vous rendez compte que vous n’avez pas de coloration proprement dite, alors lorsque vous rencontrez un banquier, sur un certain plan vous êtes aussi un banquier, et lorsque vous rencontrez un policier et que vous écoutez, vous êtes également un policier. Tout ce que l’on rencontre, on le partage. À certains moments, on exerce certains métiers plus précis que d’autres, mais tout ce que l’on rencontre, on l’est profondément.

La personnalité, l’ego sont trop mièvres ; ils se contentent de trop peu. Il ne suffit pas d’avoir quelques pièces, il faut tout avoir. Tant que l’on n’a pas tout, on sent que l’on n’a rien. Tant que l’on a un projet, une identité, quoi que ce soit que l’on peut appeler « mien », on se sent pauvre. Quand je n’ai pas la prétention d’être autre chose que ce qui se présente dans l’instant, toute la perception est mienne.

Il n’est pas dit que physiquement, psychologiquement, certaines situations ne sont pas plus faciles que d’autres. Mais, même dans les situations qui nous sont moins familières, on peut trouver une profonde sympathie, une profonde résonance.

C’est l’essence de la démarche tantrique. Tout ce qui se présente est à moi ; pas dans un sens personnel ou psychologique, mais profondément. Tout ce qui se présente est ma résonance. Il n’y a rien qui me soit étranger. C’est cela, le tantrisme.

Ce texte constitue le chapitre 15 du livre Le Seul Désir : dans la nudité des tantra, par Éric Baret, Éditions Trait d'Union, Montréal, février 2002





samedi 13 mars 2010

Sébastien Fargue en écoutant Pat Metheny...




De la vie mentale
à la vie telle que nous la percevons

Il y a savoir, et il y a vivre.
Tant que l’on sait, on ne vit pas.
Vivre, c’est percevoir ce qui est, sans prendre pour vraies les représentations
que la pensée en fait.

Ce qui nous empêche de vivre, c’est la compulsion incessante que nous
avons à vouloir savoir, expliquer et diriger la vie.
Ce qui nous empêche de vivre, c’est la peur incessante de ne pas savoir, de
ne pas pouvoir expliquer ni contrôler la vie.
Nous refusons de nous perdre. Nous voulons nous trouver, nous améliorer.
Nous croyons que nous sommes incapables
ou que nous maîtrisons la situation.
Nous croyons que l’abandon de la lutte va nous transformer en fainéants, en
mauviette ou en animal.
Nous croyons, nous croyons, nous croyons...

Être présent, percevoir ce qui est sans préjugés, ni suppositions nous permet
d’en goûter la substantifique moelle. Vivre, c’est avant tout percevoir
consciemment. Si nous ne sommes plus conscients, l’essentiel demeure
voilé, et nous errons comme des enfants égarés à la recherche
de l’amour ou du bonheur.

La libération, la présence est une question de perception, et non une
question de conception. La pratique désintéressée de la présence nous ouvre
instantanément la porte de la réalité. La pratique de la présence, c’est nous
réhabituer à être conscients de ce qui arrive dans l’instant présent,
c’est tout.

Sébastien FARGUE


Rencontre avec Sébastien Fargue à Bordeaux

Vendredi 23 avril en soirée à 20h
264 cours de l'Yser (place Nansouty)
Atelier les 24 et 25 avril
salle de yoga Elizabeth Rapaport Bordeaux-Caudéran

Retraite dans les Landes (40)
du 24 au 29 Aout 2010

Renseignements : Jean-Marc 06 16 80 20 93 / 05 56 44 08 78

vendredi 26 février 2010

Prochaines rencontres à Bordeaux



Jean Bouchart d'Orval + infos
Le 14 mars 2010
salle de yoga Elizabeth Rapaport
Résidence Aliénor 68 rue Stéhélin Bordeaux-Caudéran
10h - 17h participation 50€
possibilité d'amener son pique nique
Renseignemants : Jean-Marc 06 16 80 20 93

Hélène Naudy + infos
soirée 19 mars 20h30
salle de yoga Elizabeth Rapaport
participation 10€

Sébastien Fargue site
Soirée le 23 avril à 20h
246 cours de l'yser (place nansouty) Bordeaux
24 et 25 avril 2010
salle de yoga Elizabeth Rapaport

Retraite avec Sébastien Fargue site
du 24 au 29 aout 2010 en résidentiel
à Pontenx les forges (40 Landes à 1h de Bordeaux)
renseignements : Jean-Marc 06 16 80 20 93



jeudi 25 février 2010

Alan Watts





Bienheureuse Insécurité

Alan Watts


« J’ai toujours été fasciné par la loi de l’effort inversé. Je l’appelle parfois la loi des « effets contraires ». Si l’on essaie de flotter à la surface de l’eau, on coule, mais si l’on essaie de couler, on flotte. Si l’on essaie de retenir son souffle, on le perd - et ceci me rappelle un vieux dicton oublié : « Quiconque voudra sauver son âme, la perdra. » » (p. 7)

« Ce livre, cependant, est écrit dans l’esprit du sage chinois Lao-tseu, ce maître de la loi de l’effort inversé, qui affirmait que tous ceux qui se justifient ne convainquent pas, que pour connaître la vérité il faut se libérer de la connaissance, et que rien n’est plus puissant et créateur que le vide, devant lequel les hommes reculent généralement avec horreur. » (p. 9)

« Notre époque est donc une époque de frustration, d’angoisse, d’agitation, et d’accoutumance à la « drogue ». Nous devons tant bien que mal saisir ce que nous pouvons pendant que nous le pouvons, et chasser l’impression que tout cela est vain et sans signification. Cette « drogue » est notre haut niveau de vie, c’est-à-dire une stimulation forte et complexe de nos sens, qui finit peu à peu par les désensibiliser ; aussi ceux-ci réclament-ils des stimulations de plus en plus violentes. Nous sommes assoiffés de distractions, de visions, de sonorités, d’émotions, de titillations dont nous voulons jouir au maximum et le plus vite possible. » (p. 21)

« Si paradoxal que cela puisse paraître, nous ne découvrirons de même un sens à notre vie que lorsque nous réaliserons qu’elle est tout à fait dépourvue de but, et nous ne connaîtrons les « mystères de l’univers » que lorsque nous serons intimement convaincus que nous n’en connaissons encore rien. » (p. 29)

« La sensibilité exige une très grande douceur et beaucoup de fragilité - pupilles, tympans, papilles gustatives et terminaisons nerveuses, aboutissant tous à ce très délicat organisme qu’est le cerveau. » (p. 32)

« Si nous pouvons éprouver des plaisirs intenses, c’est que nous sommes sujets à d’intenses douleurs. Nous aimons le plaisir et nous détestons la douleur, mais il semble impossible d’avoir l’un sans l’autre. Et il apparaît de plus que tous deux doivent en quelque façon alterner, car le plaisir continu est un stimulus qui ne peut que s’émousser ou s’accroître. Or, tout plaisir accru, soit durcit et insensibilise les terminaisons nerveuses sous sa poussée, soit se transforme en douleur. Un régime alimentaire à base de nourriture riche coupe l’appétit ou rend malade. » (p. 32-33)

« Une personne dure et amère est toujours quelqu’un d’à demi suicidé ; une partie d’elle-même est déjà morte. » (p. 34)

« Le pouvoir des souvenirs et des espérances est tellement grand que pour la plupart des êtres humains le passé et le futur ne sont pas tant aussi réels, que plus réels encore que le présent. On ne peut vivre le bonheur dans le présent tant que l’on n’a pas « nettoyé » son passé et que le futur ne brille pas de promesses. » (p. 37)

« Après tout, le futur ne revêt presque aucune signification et n’est pratiquement d’aucune importance, puisque, tôt ou tard, il doit se transformer en présent. Aussi faire des projets pour un avenir qui ne doit jamais devenir présent est à peine plus absurde que de faire des projets pour un futur, lequel, devenant présent, me trouvera « absent », et en train de regarder obstinément par-dessus ses épaules au lieu de le regarder bien en face. » (p. 39)

« (...) l’essentiel de la sagesse dont nous faisons preuve dans notre vie quotidienne ne nous est jamais transmise verbalement. » (p. 64)

« De plus en plus nous essayons de mieux nous adapter à la vie grâce à des gadgets externes, et nous tentons de résoudre nos problèmes par la pensée consciente plutôt qu’en nous remettant au « savoir-faire » inconscient. Cela est beaucoup moins à notre avantage que nous aimerions le croire. » (p. 66)

« Nous stimulons nos sens jusqu’à ce qu’ils deviennent insensibles, aussi, pour que le plaisir puisse durer, devons-nous recourir à des stimulants de plus en plus forts. » (p. 69)

« Les animaux passent le plus clair de leur temps à sommeiller et à paresser agréablement, mais, sous prétexte que la vie est courte, les êtres humains se sentent contraints d’amasser pêle-mêle le plus de conscience, de vivacité, et d’insomnie chronique possible afin d’être bien sûrs de ne pas rater la moindre sensation de plaisir. (...) Aussi deviennent-ils de plus en plus incapables de jouir d’un plaisir réel, et finissent-ils par devenir insensibles aux joies les plus subtiles et les plus vives de la vie qui sont en fait extrêmement simples et communes. » (p. 72-73)

« (...) c’est le cerveau qui est fait pour l’homme et non pas l’homme pour le cerveau. » (p. 85)

« La vraie raison pour laquelle la vie peut paraître parfois tellement exaspérante et frustrante, ce n’est pas parce qu’il existe ce que l’on appelle la mort, la douleur, la peur ou la faim. Mais là où rien ne va plus, c’est que face à ces événements, nous nous mettons à bourdonner et tourner en rond comme des mouches affolées, pour essayer de maintenir notre « ego » hors de l’expérience. Nous nous prenons pour des amibes, et nous essayons de nous protéger de la vie en nous séparant en deux. Mais le bon sens et l’intégrité voudraient que nous comprenions que nous ne sommes pas séparés, que l’homme et son expérience présente ne forment qu’un seul tout, et qu’il n’existe pas d’« ego » ou d’esprit séparé. » (p. 104)

« Plus nous nous habituons à comprendre le présent d’après le passé, le connu d’après l’inconnu, le vivant d’après ce qui est mort, plus notre vie se dessèche et plus nous sommes envahis d’un sentiment de tristesse et de frustration. Ainsi protégé de la vie, l’homme devient une sorte de mollusque incrusté dans la coquille dure de la « tradition », et quand la réalité finit par surgir, un raz de marée de terreur l’emporte. » (p. 113)

« Mais nous sommes, pour la plupart, intérieurement déchirés par ce conflit parce que notre vie n’est qu’un long effort pour résister à l’inconnu, au présent réel dans lequel nous vivons, qui est l’inconnu sur le point de naître. C’est pourquoi nous n’apprenons jamais à vivre en harmonie. À chaque instant nous hésitons, nous restons sur la défensive. Et tout cela sans que nous en retirions aucun avantage, car la vie nous plonge malgré nous dans l’inconnu et vouloir résister est aussi vain et exaspérant qu’essayer de nager à contre-courant dans un torrent déchiré. » (p. 114)« Il faut au contraire être complètement sensible à chaque instant, considérer chacun de ceux-ci comme tout à fait nouveau et unique, garder l’esprit ouvert et réceptif. » (p. 115)

« La philosophie chinoise dont le judo lui-même est une expression - c’est-à-dire le taoïsme - nous a révélé comment l’eau réussit à surmonter tous les obstacles grâce à sa fluidité et à sa flexibilité. » (p. 115)

« (...) la paresse. De façon tout à fait significative, les gens nerveux et frustrés sont toujours affairés, même quand ils sont oisifs, car cette oisiveté est une « paresse » qui vient de la peur et non du repos. Mais l’esprit-corps est un système qui accumule et conserve de l’énergie. Ce faisant il est tout à fait paresseux. Quand l’énergie est accumulée, elle ne demande alors qu’à être dépensée, le plus facilement et avec le moins d’effort possible. C’est pourquoi ce n’est pas seulement la nécessité mais aussi la paresse qui est mère de l’invention. Il suffit d’observer les mouvements lents et « lourds » d’un travailleur habile occupé à quelque rude tâche, et comment, alors même qu’il lutte contre la pesanteur, un bon montagnard utilise en fait cette même pesanteur et marche à grandes enjambées lentes et pesantes. On dirait qu’il tire des bords contre la pente, comme un voilier contre le vent. » (p. 117)

« Demeurer stable c’est s’interdire d’essayer de se séparer de la douleur parce que l’on sait que c’est impossible. Fuir la peur c’est avoir peur, résister à la douleur c’est souffrir, se montrer courageux c’est être craintif. Si l’esprit souffre, l’esprit est douleur. » (p. 118)

« Vouloir échapper à la douleur est la douleur même ; ce n’est pas la réaction d’un « ego » séparé de la douleur. Quand on comprend cela, le désir d’échapper « se fond » dans la douleur elle-même et disparaît. » (p. 119)

« (...) il faut toujours rester conscient, alerte et sensible à toutes les actions et inter-relations possibles, à partir de cet instant présent. Mais il faut tout d’abord être pleinement convaincu qu’il n’existe pas réellement d’autre solution à part celle de rester conscient - parce que l’on ne peut se séparer du présent et définir son propre être à part. » (p. 119)

« Car, lorsque l’on comprend réellement que l’on est ce que l’on voit et ce que l’on connaît, on ne se promène pas dans la campagne en se disant : « Je suis tout ceci. » Il n’y a simplement que « tout ceci ». » (p. 140)

« Pour « connaître » la réalité il ne faut pas lui être extérieur et la définir ; il faut y entrer, l’être et la ressentir. » (p. 141)

« Plus une mouche se débat pour se dégager du miel, plus elle s’y englue. Sous la pression de tant d’efforts futiles, il n’est pas étonnant que l’homme se défoule dans la violence et le sensationnel, l’exploitation aveugle de son corps, de ses appétits, du monde matériel et de ses amis. Et c’est un nombre incalculable de douleurs qu’une telle exploitation ajoute encore aux souffrances nécessaires et inévitables de l’existence. » (p. 142)

« Il est clair que tout existe pour cet instant. C’est une danse, et quand on danse ce n’est pas pour arriver quelque part. On tourne en rond, mais sans être victime de l’illusion que l’on est à la recherche de quelque chose, ou que l’on échappe aux tourments de l’enfer. » (p. 143)

« La mort est l’inconnu où chacun d’entre nous a vécu avant de naître. » (p. 144)

« (...) il est connu que rien ne gâche plus un « plaisir » que de s’interroger pour savoir s’il nous est vraiment agréable. Nous ne pouvons vivre qu’un seul moment à la fois, et nous ne pouvons pas à la fois écouter la rumeur des vagues et réfléchir pour savoir si nous aimons vraiment écouter les vagues. Les actions contradictoires de ce genre sont les seules où il ne nous est laissé absolument aucune liberté. » (p. 154)

« Comme il ne peut s’intéresser à lui-même, de même qu’un miroir ne peut se refléter lui-même, l’esprit doit s’intéresser ou s’absorber dans d’autres choses ou d’autres gens. » (p. 163)

« Tout le monde est doué d’amour, mais celui-ci ne peut se manifester que lorsqu’on est convaincu qu’il est impossible et frustrant de vouloir s’aimer soi-même. Mais nous n’en serons pas convaincu à coups de condamnations, en sa haïssant soi-même, ou en accablant l’amour de soi des pires noms qui existent. Nous n’en serons pleinement persuadés qu’en réalisant clairement et en toute conscience qu’il n’existe pas de « soi » que l’on puisse aimer. » (p. 165)

« Il est évident que les seules personnes intéressantes sont les personnes intéressées, or, pour être complètement intéressé, il faut avoir oublié son « moi ». » (p. 183)

« Nous avons donc bien de la chance de vivre en une époque où le savoir humain a atteint un tel point qu’il ne sait plus trouver les mots, non pas simplement pour les choses étranges et merveilleuses, mais pour les plus ordinaires également. La poussière sur les étagères est devenue autant un mystère que les étoiles les plus éloignées ; nous connaissons suffisamment de choses sur les deux, pour savoir que nous ne connaissons rien. » (p. 187

Watts, Alan. Bienheureuse insécurité : une réponse à l’angoisse de notre temps ; traduit par Frédéric Magne.Paris : Stock, 1981, source



lundi 22 février 2010

Francis Lucille



Francis Lucille

En 1973, Francis Lucille découvre la sagesse orientale à travers les textes védantiques et bouddhistes. Cette découverte déclenche une profonde quête d’identité qui trouve sa résolution peu de temps après sa rencontre avec son maître spirituel (Jean Klein) qui a lieu en 1975. Il anime des séminaires en Europe et aux Etats-Unis où il réside.


Parfois, il m’arrivait d’avoir un avant-goût d’une conscience illimitée, notamment lors de la lecture de textes advaïtiques ou bouddhistes, ou lors de réflexions profondes sur la perspective non-duelle. Elevé par des parents matérialistes et antireligieux, et rompu à l’étude des mathématiques et de la physique, j’étais à la fois peu disposé à adopter une croyance religieuse quelle qu’elle soit, et méfiant envers toute hypothèse qui n’aurait pas reçu une validation scientifique ou logique. Une conscience illimitée et universelle me semblait être une croyance ou hypothèse de cet ordre, mais je demeurais ouvert à cette éventualité. Le pressentiment de la conscience illimitée était en fait la source d’énergie qui alimentait ma quête. Deux ans après le premier aperçu, cette possibilité avait pris une position centrale dans ma recherche.

C’est à cette époque qu’eut lieu un changement radical, un retournement copernicien. Cet événement, ou plus précisément, ce non-événement, est isolé, autonome, sans cause. La certitude qui en découle a une force absolue, une force indépendante de tout événement, de tout objet ou de toute personne. Elle ne peut se comparer qu’à notre certitude intime d’être conscient.

J’étais assis dans mon studio, méditant en silence en compagnie de deux amis. Il était encore trop tôt pour préparer le dîner, notre prochaine activité. N’ayant rien à faire, n’attendant rien, j’étais disponible. Mon esprit était libre de dynamisme, mon corps détendu et sensible, bien que je sente un léger inconfort dans la nuque et le dos.

Au bout de quelque temps, Yvan, l’un de mes amis, entonna à l’improviste un chant traditionnel sanscrit, le Gayatri Mantra. Les syllabes sacrées entrèrent mystérieusement en résonance avec ma présence silencieuse qui sembla devenir intensément vivante. Je sentis un désir profond s’élever en moi, en même temps qu’une résistance m’empêchait de vivre pleinement la situation, de répondre de tout mon être à cette invitation de l’instant, et de m’y fondre. Au fur et à mesure que l’attirance mystérieuse suscitée par le chant augmentait, la résistance elle aussi s’accroissait, peur grandissante qui devint bientôt une terreur intense.

A ce point, je sentis que ma mort était imminente, et que cet horrible événement allait être déclenché sans coup férir par le moindre lâcher prise, le moindre abandon à la beauté promise par le chant. J’étais à la croisée des chemins. A la suite de ma quête spirituelle, le monde et ses objets avaient perdu toute attraction pour moi. Je n’en espérais rien de substantiel. J’étais l’amant exclusif de l’absolu, et cet amour me donna le courage de plonger dans le grand vide de la mort, de mourir pour l’amour de cette beauté, si proche maintenant, cette beauté qui m’invitait par-delà les mots sanscrits.

La terreur intense qui m’avait saisi dénoua instantanément son étreinte et se mua en un flux de sensations corporelles et de pensées qui se mirent à converger vers une pensée unique, la pensée « je », tout comme les racines et les branches d’un arbre convergent vers leur tronc commun. Dans une aperception quasi simultanée, l’entité personnelle à laquelle je m’identifiais jusqu’alors se révéla en totalité. Je vis sa superstructure, les pensées nées du concept « je » et son infrastructure, les traces de mes peurs et de mes désirs au niveau physique. L’arbre entier était maintenant contemplé par un œil impersonnel. La superstructure des pensées et l’infrastructure des sensations corporelles s’évanouirent rapidement, laissant seule la pensée « je » dans le champ de la conscience. Pendant quelques instants, encore, la pure pensée « je » sembla vaciller, telle la flamme d’une lampe dont l’huile vient à manquer, puis s’éteignit complètement.

A ce moment précis, le fondement intemporel de mon être se révéla dans sa splendeur immortelle.

source 3ème Millénaire

Francis Lucille, Le sens des choses. Entretiens sur la non-dualité, Accarias L’Originel,





vendredi 19 février 2010

René Daumal



René Daumal

source: esprits nomades



L’homme à l’envers

daumal

Devenir transparent jusqu'à disparaître.


René Daumal, sans avoir voulu joué, aura perdu au grand jeu de la vie, lui qui n’avait « qu’un mot à dire », ce mot caché au fond des mystères, et qui ne cherchait qu’un point, le point de non-retour. Cette dernière parole du poète nous hante encore et nous ne savons plus qui est dans le cachot du réel.

Maniant « la poésie blanche et la poésie noire », il suivait une voie tracée par ses amies les comètes. Il écrivait « à contre-ciel » pour rendre transparent l’absolu, rendre lumineuse la vérité, donc accéder à ce « Contre-monde » que masque le ciel lui-même.

Pour arracher le bandeau des apparences il sera celui qui dit non, le Grand Négateur, afin de déchirer les limites, les apparences d’un monde de mensonges :

« Ainsi, je ne suis véritablement que dans l'acte de négation et dans l'instant. Ma conscience se cherche éternelle dans chaque instant de la durée, en tuant ses enveloppes successives, qui deviennent matière. Je vais vers un avenir qui n'existe pas, laissant derrière moi à chaque instant un nouveau cadavre » (La révolte et l’ironie).

C’est ce jeune homme de vingt ans horriblement lucide, qui lancera avec son ami Roger Gilbert-Lecomte la revue « Le Grand jeu » qui fera s'étrangler les surréalistes.

« Le Grand Jeu groupe des hommes dont la seule recherche est une évidence absolue, immédiate, implacable, qui a tué pour toujours en eux toute autre préoccupation » dit le manifeste de lancement.

Contrairement à la plupart des surréalistes ce ne sera pas une pose littéraire mais une règle de vie dont jamais René Daumal ne dérogera.

Lui ne recherchait pas une carrière d’écrivain mais une raison de vivre. Lui creusera le Mot, le mot de la gnose humaine. qui dévoile le réel, l'essentiel :

Voici, il y a une porte ouverte, étroite et d’accès dur, mais une porte, et c’est la seule pour toi.


La quête de la fusion mystique


Plus qu’une fureur rimbaldienne sa démarche est une tentative de fusion mystique avec un autre réel du fond du puits en lui. Il emploiera tous les ingrédients : drogues, mystique hindoue, ascétisme, silence, Il se mettra en état de voyant pour « dépasser la réalité épaisse ». Méthodiquement, quitte à se détruire et laisser la maladie l’envahir, la pauvreté le ligoter, il marchera « vers le point où la lumière existe ».

Devant cette « mer bouillante » devant lui il cherchera une paix intérieure, un vide substantiel.

« Ne cesse pas de reculer derrière toi-même. Et de là contemple... ». Cette affirmation semble inscrite sur son front plein de nuées.

Déjà il s'était mis dans la peau d'un fantôme. Il se voulait « transparent jusqu'à disparaître », il le fut.

Un ésotérisme parfois brumeux nous le masque souvent, mais il reste avant tout un voyant:

…Je suis le voyant de la nuit l'auditeur du silence car le silence aussi s'habille d'une peau sonore et chaque sens a sa nuit comme moi-même je suis ma nuit et suis le penseur du non-être et sa splendeur je suis le père de la mort.

Elle en est la mère elle que j'évoque du parfait miroir de la nuit je suis l'homme à l'envers ma parole est un trou dans le silence

Je connais la désillusion je détruis ce que je deviens je tue ce que j'aime. (Poésie noire, poésie blanche)

Dans les méandres de la pataphysique, de l’école Gurdjieff, de la pensée hindouiste, transparaît une quête qui pourrait conduire à bien des dérives, si elle n'était pas sincère et « casse-dogme ».

Mais seul le poète importe pour nous-mêmes si sa quête de soi, authentique jusqu'à la brûlure, peut nous perdre en chemin.

En tant que poète, seul reste Daumal du Contre-ciel, du révolté contre le monde endormi.

L'exploration des mondes inconnus de la conscience est d'un autre ordre. Les mots flamboyants de 1936 nous parlent encore, la philosophie ésotérique « des paroles de vérité » semble des paroles de secte où s'enferme souvent « les amis de René Daumal ». Un culte malsain l'entoure, lui qui se méfiait des gourous mais « c'est notre grande maladie de parler pour ne rien voir ».

daumal

Il en viendra à sacrifier ses dons de poète pour en faire de ses mots éclatants, d’humbles messages d’enseignement. « Renie ton Nom, ris de ton non » fut sa devise d'anéantissement.

Lui le technicien du désespoir, il savait démasquer les faux miroirs du monde. Ensuite il acceptera de n'être que le doux serviteur du mot pur, pesé et soupesé, qui devra rendre compte de l'essence de l'être. Un poème devient alors le trébuchet où se mesure « pour le lecteur le niveau de soi-même et à la tension à laquelle il doit se trouver ». Ce n'est plus qu'une balance pour mesurer l'infini. Le poète n'a plus que le rôle d'éveilleur, plus celui de montrer le monde. Sur le grand squelette de la vie il ne joue plus « des clavicules du grand jeu poétique ».

Si quelque jour je fais un poème, on comprendra ma répugnance d'aujourd'hui à appeler de ce nom les pièces lyriques qui suivent...C'est plus près du cri que du chant. C'étaient des coups de soupape en attendant mieux. J'ai trouvé mieux, pour délier tous les tourments que ces épanchements calmaient mal. Mieux et plus simple...

René Daumal vers la fin voudra faire de la lumière. Elle demeure étrange et aveuglante, alors que ses premiers textes moins noués à son être métaphysique, nous éclairent encore.

S’il est difficile de le suivre dans ses transes délirantes et sacrificielles, s’il est permis de préférer sa langue de poète à celle du traducteur ligoté du sanskrit, il demeure, malgré lui d’ailleurs, quelques poèmes aveuglants qui font porter en nous le vent violent de sa mémoire. Et nous souvenir de ce météore noir que certains ont appelé René Daumal.


Traces de Daumal

Quelques traces.

René Daumal né un certain 16 mars dans les Ardennes et mort de tuberculose à trente-six ans, le 21 mai 1944 à Paris.

Il ne reste qu’un sillage de feu derrière lui et beaucoup de ses écrits ne paraîtront qu’après sa mort.

Désapprendre à rêvasser, apprendre à penser, désapprendre à philosopher, apprendre à dire, cela ne se fait pas en un jour. Et pourtant nous n'avons que peu de jours pour le faire. (Préface de Contre-ciel).

daumal

René Daumal aura utilisé son passage terrestre à se libérer de la gangue du réel oppressant, pour retrouver l'ascèse, la pureté de simplement dire. Il aura tenté bien des voies.

La mystique hindoue sera une des réponses. Le recueil « Contre-ciel » de 1936, l’aboutissement.

D’autres sauront écrire sa vie américaine, ses désillusions, sa grande pauvreté, son étude frénétique du sanskrit, et sa cohabitation avec la tuberculose, lui qui a tant invoqué et évoqué la mort. Il connaîtra « sa montagne magique » dans les Alpes au Pelvoux, sa misère à Allauch près de Marseille, sa fuite à Passy près de Paris.

Sans plaintes, sans rancœurs, il avance vers sa lumière, lui qui se savait le père et la mère de sa mort. Il assumait le prix de celui qui a jeté la guerre sainte en lui.

Et « Le Mont Analogue » ne sera pas achevé.

Voici cent ans qu'il est né et nous osons encore nommer son ombre. Une poignée seulement de ses poèmes nous parle encore, la plupart restant hautains et énigmatiques, et nous ne pouvons pas suivre « le père mot » qu'il marmonne.

Mais son cri « qui a soif me suive ! » sonne toujours comme souffle de liberté, parole ce celui qui voulait que nous osions « vivre pour nous ». René Daumal demeure en suspens, difficile à admettre et à comprendre, souvent nié.

Son aventure spirituelle est celle d'une boule de feu. Sa trace poétique est contenue tout entière dans un seul recueil poétique, Le Contre-ciel.

C'est par ce chemin, et par ce chemin seul que nous allons vers lui au risque de le trahir complètement. Ce sont les « mots-sanglots »de celui qui ne pouvait ni aimer ni vivre dans le mensonge.

« Mais pour cela, il faut partir comme moi, en délaissant tous les biens de ce monde, en n'emportant que le strict nécessaire » Presque aucun n’aura eu ce courage. Et nous sommes perdus dans la Grande Beuverie. Lui est ailleurs et nous dit que « notre vie s’en va en pure perte », par manque des saveurs, par manque de courage, par manque de poésie. « La poésie est une parole dont l’essence est la saveur » (texte sanskrit).

La lecture de René Daumal est souvent oppressante. La mort, les morts, y rôdent partout. Un œil cruel nous regarde. Les nuits de terreur passent dans ses mots, et le noir du noir de la nuit est tangible : « La véritable nuit est dans le cœur des fleurs, des grandes fleurs noires qui ne s’ouvrent pas ». Il passe des appels étouffants à la mort physique dans ses textes :

Je suis mortel ! Mortel ce que j'aime en ton nom !

Mais le jour de ma mort est interminable. (A la néante).

La poésie de Daumal est une rencontre inquiétante entre la lave en fusion d'envolées et la glaciation voulue de mots secs et laconiques. Ce chaud et froid constant met mal à l'aise. Entre une ironie féroce et un lyrisme transcendant la ligne de crête est rude.

Lire Daumal est toujours à la pointe du trouble. Comment ne pas suivre ses idées et ses dogmes et être foudroyé par certains poèmes ? Poésie ou chemin initiatique ?

Ne retenir que la flamme et laisser l'ésotérisme ?

Le risque de croire aimer Daumal sans le comprendre est immense et tous nous y succombons. Comment aimer le poète sans aimer le prophète ?

La nuit de vérité nous coupe la parole.(Nénie)

Étrange et vénéneux dans sa transparence, René Daumal trouble les pistes entre fulgurances poétiques et philosophie exigeante. Il est le lieu de tous les malentendus. Il reste à découvrir par de-là son obscurité voulue.

René Daumal a voulu « sortir de la cage », par magies, par poisons, par rêves et sagesse antique de divinités. Il a refusé la dictature du réel. Car lui croyait savoir la ligne directe où aller sans « tromperies ni complices ». Initié, il voulait initier en acceptant de tuer la poésie en lui.

Il avait énoncé les dernières paroles du poète et il laissait derrière lui cette semence.

Son dernier cri ne sait pas encore reposer sur notre terre. Cet archange du désespoir nous trouble car il nous apostrophe, nous l’avons pourtant pendu dans notre passé, mais il a dit le mot malgré tout.

« Faites que je vive et moi, je vous ferai retrouver la parole » (les dernières paroles du poète).

Sans doute n’avons-nous pas su le faire vivre parmi nous et nous avons perdu la parole.

Visible, nous le verrions le poète ; voyant, il nous verrait ; et nous pâlirions dans nos pauvres ombres, nous lui en voudrions d'être si réel, nous les malingres, nous les gênés, nous les tout-chose. (Poésie noire, poésie blanche).

Gil Pressnitzer




Choix de textes


Après

Je vais renaître sans cœur,

toujours dans le même univers,

toujours portant la même tête,

les mêmes mains,

peut-être changées de couleurs,

mais cela même ne me consolerait point.

Je serai cruel et seul

et je mangerai des couleuvres

et des insectes crus.

Je ne parlerai à personne,

sinon en paroles d’insectes

ou de couleuvres nues,

en mots qui vivront et riront malgré moi.

Le Contre-Ciel, Poésie/Gallimard


Il suffit d'un mot

Nomme si tu peux ton ombre, ta peur

et montre-lui le tour de sa tête,

le tour de ton monde et si tu peux

prononce-le, le mot des catastrophes,

si tu oses rompre ce silence

tissé de rires muets, — si tu oses

sans complices casser la boule,

déchirer la trame,

tout seul, tout seul, et plante là tes yeux

et viens aveugle vers la nuit,

viens vers ta mort qui ne te voit pas,

seul si tu oses rompre la nuit

pavée de prunelles mortes,

sans complices si tu oses

seul venir nu vers la mère des morts -

dans le cœur de son cœur ta prunelle repose -

écoute-la t’appeler : mon enfant,

écoute-la t’appeler par ton nom.

Le Contre-Ciel, Poésie/Gallimard


Triste petit train de vie

Celle qui pourrit dans mon cœur

c'est la lueur qui se nourrit des peurs

qui rôdent chantant le malheur,

en haut, en bas, toujours.

Nuit sur la nuit, c'est fête, enfonçons-la

détresse

sous l'ouate d'une joie épaisse;

nuit sur la nuit, c'est la faiblesse

du cœur brisé

La pourriture est dans mon souffle et ce

vent

c'est le siffleur fascinant, c'est la dent,

c'est le goût de saumure de ce gouffre avant

la fuite en bas.

Plaie du jour à mon flanc !

la nuit, c'est mon sang

qui s'enfuit par ce trou blanc,

soleil qui me baigne jusqu'au petit matin,

m'ôte la faim

au petit matin de ma fin,

personne n'entend, personne,

personne ne tend la main,

je suis l'aiguille,

l'aiguille dans le tas de foin,

le foin sans fin, l'étouffeur à la fin...

personne ne vient, personne ne pleure,

sauf toujours la même, la terreur.

Le Contre-Ciel, Poésie/Gallimard


La désillusion

Blanc et noir et blanc et noir,

attention, je vais vous apprendre à mourir,

fermez les yeux, serrez les dents,

clac ! vous voyez, ce n'est pas difficile,

il n'y a là rien d'étonnant.

Je vous parle sans passion,

noir et blanc et noir et blanc,

clac ! vous voyez qu'on s'y fait vite,

je vous parle sans amour,

et pourtant vous savez bien...

-il faut être évident jusqu'à l'absurde -

Blanc et noir et blanc et noir et noir et blanc,

si nos âmes échangeaient leurs corps,

il n'y aurait rien de changé,

alors ne parlez plus de corps ni d'âmes.

Blanc, noir, clac ! c'est la seule chose

qu'ensemble nous pouvons comprendre,

(mais n'est-ce pas qu'il n'y a là rien de tragique ?)

Je vous parle sans passion

blanc, noir, blanc, noir, clac,

et c'est mon éternel cri de mourant,

ce cri blanc, ce trou noir...

Oh ! Vous n'entendez pas,

vous n'existez pas,

je suis seul à mourir.

Le Contre-Ciel, Poésie/Gallimard


Frères, vous pullulez, vous vous entroupez, vous vous encroûtez.

Bientôt les caves seront à sec et que deviendrons-nous ? Les uns crèveront lamentablement, les autres se mettront à boire d'infâmes potions chimiques. On verra des hommes s'entre-tuer pour une goutte de teinture d'iode. On verra des femmes se prostituer pour une bouteille d'eau de Javel. On verra des mères distiller leurs enfants pour en extraire des liqueurs innommables.

Cela durera sept années. Pendant les sept années suivantes, on boira du sang. D'abord le sang des cadavres, pendant un an. Puis le sang des malades, pendant deux ans. Puis chacun boira son propre sang, pendant quatre ans. Pendant les sept années suivantes, on ne boira que des larmes et les enfants inventeront des machines à faire pleurer leurs parents pour se désaltérer.

Alors il n'y aura plus rien à boire et chacun criera à son dieu :

« rends-moi mes vignes ! » et chaque dieu répondra : « rends-moi mon soleil ! », mais il n'y aura plus de soleils, ni de vignes, et plus moyen de s'entendre.

« Des soleils et des vignes, il y en a encore. Mais sans soif, on ne fait plus de vin. Plus de vin, on ne cultive plus les vignes. Plus de vignes, les soleils s'en vont : ils ont autre chose à faire que de chauffer des terres sans buveurs, ils se diront : allons maintenant vivre pour nous. Cela, le voulez-vous ?

- Non ! gronda l'auditoire.

- Avez. vous soif ?

- oui ! confessa l'auditoire.

- Eh bien, allons aux vignes ! Mais pour cela, il faut partir comme moi, en délaissant tous les biens de ce monde, en n'emportant que le strict nécessaire.

Qui a soif me suive !

La Grande Beuverie Gallimard


...Poètes, vous êtes, nous sommes honteux - ou trop fiers

- de nos corps blanchis, civilisés, trop bien élevés. Sans

quoi vous bondiriez, nous bondirions dans la ronde,

hurlant notre stupeur de vivre, ici, sur ce boulevard, nous

recommencerions le signe de la folie tournante, la vieille

Danse, le premier et le plus pur poème.

Toujours tourne la ronde sauvage en couronne dans la

mémoire de nos têtes; toujours tourne le plus poignant

des souvenirs de l'immémorable enfance, tourne le chant

dans notre tête, et notre piétinement sur la piste des

ancêtres, le chant de notre retour circulaire au centre

unique et immobile de la ronde, le chant du savoir

absurde que nous savons, le chant de notre amour,

le chant, la danse de notre mort -

toujours dans la mémoire de nos têtes...

Le Contre-ciel -Clavicules d'un grand jeu poétique - Gallimard


Je suis mort parce que je n'ai pas le désir ;

Je n'ai pas le désir parce que je crois posséder ;

Je crois posséder parce que je n'essaie pas de donner ;

Essayant de donner, je vois que je n'ai rien ;

Voyant que je n'ai rien, j'essaie de me donner ;

Essayant de me donner, je vois que je ne suis rien ;

Voyant que je ne suis rien, j'essaie de devenir ;

Essayant de devenir, je vis.

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Préface du Grand Jeu


En 1924, les simplistes, quatre jeunes gens (Roger Gilbert-Lecomte, René Daumal, Roger Vaillant, Robert Meyrat) commencèrent à arpenter la frontière, le territoire qui réuni les antagonismes : le réel.

Ils poursuivirent le chemin choix né de la volonté de réaliser le rêve, de la foi en l'impossible, et de l'espoir absolu [Ce père du rire qui se cache au-delà du désespoir.].

Ils entreprirent la traversée de l'Abîme.

Ils mirent à mort le Moi pour libérer le Mot.

Ils flirtèrent avec la mort par ascèse, asphyxie, noyade, narcose, inhalation de vapeur de tétrachlorure de carbone, étudièrent les procédés de dépersonnalisation, les drogues, la vision extra-rétinienne, la voyance et la médiumnité...

Près à toutes expérimentations permettant d'atteindre l'omnipotence originelle, afin de rejoindre

la Vie. (Leur amante sous le masque de la mort)





Bibliographie


Le Contre-Ciel (1936).

La Grande Beuverie (1938).


Œuvres posthumes

Le Mont analogue (1952, nouvelle édition 1981).

Chaque fois que l'aube paraît (1953)

Poésie noire, poésie blanche (1954).

Lettres à ses amis (1958).


daumal