jeudi 18 juin 2009

Wei wu wei


WEI WU WEI

TERENCE GRAY


1895-1986

La fausse route

(Revue Être Libre, Numéro 224, 1965)

Beaucoup de gens supposent qu'ils doivent se transformer, devenir quelque chose d'autre, soit un saint ou un sage.

N'est-ce pas une grande erreur et même une grande absurdité ? Celui qui pense ainsi n'est lui-même qu'un phénomène dans un rêve. Il n'est qu'un personnage dans une pièce de théâtre ou une manifestation assujettie au conditionnement appelé « le karma ».

Cette manifestation ou ce personnage de rêve seront obligés de vivre leur rêve, de jouer leur rôle dans le drame et de subir leur « karma » jusqu'à la fin. L'ego qu'ils croient vouloir détruire, et qui semble les tourmenter et les maintenir dans une servitude imaginaire est une part inévitable et nécessaire de leur personnalité de rêve, de leur rôle, de leur « karma ». Ils ne pourraient pas « sembler » exister sans cet ego.

Sa disparition serait la dé-phénoménalisation et elle sera le résultat d'un éveil hors du rêve. La disparition de l'ego n'est jamais un moyen pour arriver à l'Eveil. Le moyen « d'éveiller » hors du rêve réside simplement dans la compréhension de ce que nous sommes. Nous ne sommes pas l'apparence, le personnage de rêve, ni son rôle, ni la marionnette assujettie au « karma ».

Jamais nous ne pourrons nous éveiller hors du rêve en perfectionnant notre « moi » supposé. Nous réaliserons l'Eveil par la reconnaissance de notre « identité » véritable comme la source du rêve, du drame, de la manifestation phénoménale.
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NOTE. — Un « Je » n'est qu'un concept qui s'arroge toutes les impulsions qui se présentent comme des « mois ».

Celui qui pense du point de vue de l'entité qu'il se croit être, n'a pas encore commencé à comprendre de quoi il s'agit.

Ceci est d'autant plus évident, si nous essayons de travailler sur nous-même en ayant présente à l'esprit la notion d'entité. Elle n'est qu'un concept du mental et tout ce que nous faisons avec cette notion fausse, par cette notion fausse et pour cette notion fausse est vain.


Wei Wu Wei
Vivre libre

(Revue Être Libre, Numéro 220, Juillet-Septembre1964)

Il n'y a ni « libre-volonté » ni « prédestination », car il n'existe aucun moi individuel pour voir l'une ou l'autre. Il n'y a qu'un objet dont chaque action est nécessairement prédéterminée, une marionnette somatique qui est « vécue » depuis l'intégration physique jusqu'à la désintégration physique. L'élément psychique de cet appareil psychosomatique est l'intermédiaire par lequel l'appareil total est « vécu ». Par lui les impératifs nécessaires sont traduits en actions, soit conscientes soit inconscientes, apparemment délibérées ou purement végétatives.

Ce n'est que sous la domination d'un concept d'égocentrisme que la psyché développe la volition, laquelle assume l'indépendance apparente d'action appelée « libre-volonté ». Chaque fois qu'elle diffère de l'action inévitable et correcte qui résulte des causes dans un contexte temporel, « passé » ou « futur », elle se débat désespérément pour réaliser un désir personnel en dépit de la loi de cause et effet. Mais jamais ce geste futile n'apporterait quoique ce soit qui ne fut pas dicté par la force inexorable de circonstances, ni éviterait quoique ce soit qui le fut.

C'est précisément en cela que consiste le conflit et le conflit est la souffrance, tandis que l'absence de cette pseudo-volition est la plénitude sereine de la vie éveillée ou nouménale.

L'illusion de la « libre-volonté » soutient l'illusion d'un « ego » ou d'un « soi », et réciproquement la notion de volition cherchant la réalisation d'un désir, crée la notion d'un « ego » ou d'un « soi », dont la « volonté » doit être exécutée. Par contre on doit conclure que la désagrégation, puis l'anéantissement de la notion de l'efficacité de la volition résultera inévitablement dans la désagrégation et l'anéantissement de la notion du « soi » ou de l' « ego » à laquelle il doit son existence illusoire. La désagrégation de la notion de volition se réalise par la reconnaissance qu'il ne peut être qu'une futile démonstration d'impuissance (sauf quand il coïncide avec l'action qui est en accord avec la force de circonstances).

Il n'y a ni libre-volonté ni prédestination, soit phénoménalement soit nouménalement, car dans aucun des deux aspects-d'être ne se trouve d'entité qui pourrait exercer l'une ou être assujettie à l'autre.

Léo Hartong



S’éveiller au rêve

Leo Hartong

Arrivé au fond du gouffre, Leo Hartong réalise le fond du fond : l’ouverture sans limite au cœur d’une vie ordinaire. Plus tard, lors d’un nouveau regain d’intérêt pour les enseignements non-duels, il rencontrera Wayne Liquorman et Ramesh Balsekar, lors d’un séminaire. Il s’interrogera sur le « je » qui dit comprendre l’éveil, et réalisera qu’il n’est pas de « je » qui comprenne, « il y a simplement compréhension ».

Dans mon cas, cette expérience s’est produite à l’âge de vingt-et-un ans (1969). Pour plusieurs raisons, j’avais l’impression d’être au bout du rouleau, et tandis que je touchais le fond, l’immense désespoir qui me tenaillait s’est soudain envolé. I’ve got a Feeling, une chanson de l’album Let it Be des Beatles passait sur la chaîne stéréo, et elle a touché quelque chose dans les profondeurs de mon être. Un vaste espace s’est ouvert. Il serait tout aussi vrai de dire que je me suis dilaté jusqu’à englober toute l’existence que de dire que j’avais totalement disparu. L’éternité que j’avais conçu comme un temps infini, est apparue comme l’absence de temps. Tout était infusé de vie, y compris ce que j’avais jusqu’à ce moment considéré comme inanimé. Toute l’existence avait en partage une source commune ; et le premier jour de la création comme l’ultime jour de la destruction étaient tous deux présents. L’univers n’était ni grand ni petit. Il se révélait simplement Un au-delà de tous attributs relatifs, tels que taille, localisation et temps. Alors qu’au niveau relatif, il apparaissait que l’objectif poursuivi par chaque élément servait tous les autres en une mosaïque complexe de parfaite harmonie, la totalité de la création, elle, se révélait au-delà de tout objectif. J’ai vu qu’elle est simplement telle qu’elle est : sa propre cause et sa propre plénitude.

Les choses qui précédemment revêtaient beaucoup d’importance n’en avaient plus. Les gens que je voyais depuis ma fenêtre semblait tous « au courant », tout en faisant semblant de ne pas savoir qui ils étaient réellement. Tandis que l’expérience diminuait d’intensité, je me souviens avoir pensé : « Comment vais-je pouvoir poursuivre ma vie de tous les jours et faire semblant d’être ce personnage limité ? Comment vais-je pouvoir aller travailler et me remettre à la routine habituelle ? » En fait, il m’a été parfaitement possible de continuer à vivre comme avant, mais il m’est resté la certitude que, même quand je ne le vois pas, tout est comme ce doit être.

[…]

Au fil des années cette expérience a été pour moi à la fois une source de réconfort et de confusion. Il y avait un souvenir précis d’une vision d’unicité universelle, même si elle n’était pas toujours ressentie. Ma première interprétation de cette expérience fut de dire que si tout est Un, alors chacun et chaque chose fait partie de cette unicité. Par la suite, je me suis rendu compte que c’était un piège linguistique – que si tout est vraiment Un, il n’y a pas de parties ni ne peut y avoir de vous et de moi pour en faire partie. J’ai vu que le « je » de ce corps-mental est le même « je » qui vit en et en tant qu’autrui. Peut-être qu’une bonne image serait de dire que nous sommes le même Soi sous une variété de costumes différents.

En même temps persistait ce sentiment contradictoire d’être une entité individuelle responsable de ses actions. Avant d’en arrivé à un clair et net « il n’est rien d’autre, ceci est tout et je suis ce tout – voilà tout ! », ce concept « faire partie » de cette unicité m’a amené à travailler sur moi pour en devenir une meilleure partie.

[…]

Actuellement, « je » demeure « mon adresse dans la vie », autant qu’une convention et une commodité grammaticales que je n’hésite jamais à utiliser. Mais il n’y a pas de « moi » objectif pouvant être identifié ou saisi. Il est clair que mon expérience mystique antérieure n’était pas l’illumination. L’idée d’un « je » ayant cette expérience a créé le paradoxe déroutant d’un « je » ayant une expérience non-duelle. A présent, il est évident que l’expérience dite mystique est tout autant une expérience que boire un verre de vin, faire l’amour, faire des courses, ou se promener sous la pluie. Tout ceci survient simplement en tant que moi et n’arrive pas à moi ni par moi. L’arrière-plan silencieux où l’expérience apparaît et disparaît avait échappé à l’attention du « moi » qui pensait avoir décroché la timbale.

Leo Hartong, S’éveiller au rêve. Le présent d’une vie lucide, Ed. Accarias L’Originel, 2005, pp. 119-123.

mercredi 17 juin 2009

Nouvelles rencontres



Prochaines rencontres prévues sur Bordeaux

Jean Bouchart d'Orval : entretien 3 novembre au soir

Thierry Vissac : atelier la journée du 29 novembre


à confirmer :

Hélène Naudy : entretien le 13 novembre au soir
ateliers les journées des 14 et 15 novembre

Sébastien Fargue : dates à confirmer

Tony Parsons


video

vendredi 12 juin 2009

Jean Klein


la joie sans objet
l'ultime réalité - sois ce que tu es - entretiens inédits jean klein Paru le 12/05/2009

Cet ouvrage est la réédition de trois livres d'entretiens de Jean Klein, depuis longtemps épuisés, augmentés de précieux dialogues


LA JOIE SANS OBJET

Nous sommes, il est aisé de s’en rendre compte, conditionnés par notre héritage biologique, zoologique, notre psychisme infantile, notre passé politique, économique, culturel… Je demande. Est-il possible de nous libérer de ce conditionnement et de nous soustraire à son emprise ? Si oui, quels sont les premiers pas que vous proposez pour y parvenir ?

Pour atteindre ce résultat, nous devons faire Connaissance avec nous-mêmes, avec notre corps, notre psychisme, la démarche habituelle de notre pensée. Il faut procéder à une investigation sur le vif, c’est-à-dire sans idées préconçues. Généralement, chacun d’entre nous s’efforce de substituer son opposé au comportement qu’il juge répréhensible coléreux, nous tâchons de devenir débonnaires et ainsi nous ne faisons que compliquer notre conditionnement ; ou bien encore, nous nous laissons tenter par diverses évasions. Avec de tels procédés, nous nous condamnons à tourner en rond dans un cercle vicieux. Seule, une attitude d’observation désintéressée, objective comme disent les scientifiques, permettra de nous connaître tels que nous sommes véritablement, de saisir spontanément les activités de notre corps, de notre mental, les démarches de notre pensée, nos motivations. Dans une première phase, l’observateur éprouve quelques difficultés à être impersonnel, sans choix ; il dynamise l’objet, il s’en rend complice. Par la suite, des instants de clairvoyance se présentent de plus en plus souvent, puis vient un moment où s’installe entre le chercheur et les objets une zone neutre et les deux pôles perdent leur charge. L’observateur est alors silence et immobilité, l’objet conditionne n’est plus alimenté.

Pouvez-vous nous parler des motivations ?

À certains moments, seuls avec nous-mêmes, nous éprouvons une immense carence intérieure. Elle est la motivation-mère qui engendre les autres. Le besoin de combler cette carence, d’étancher cette soif nous pousse à penser, à agir. Sans même l’interroger, nous fuyons cette insuffisance, nous cherchons à la meubler tantôt avec un objet, tantôt avec un projet, puis, déçus, nous courons d’une compensation à la suivante, allant d’échec en échec, de souffrance en souffrance, de guerre en guerre. C’est le destin auquel est voué le commun des mortels, ceux qui se résignent à cet état de choses qu’ils jugent inhérent à l’humaine condition.
Regardons-y de plus près. Trompés par la satisfaction que nous procurent les objets, nous constatons qu’ils provoquent satiété et même indifférence, ils nous comblent un moment, nous amènent à la non-carence, nous renvoient à nous-mêmes, puis nous lassent ; ils ont perdu leur magie évocatrice. La plénitude que nous avons éprouvée ne se trouve donc pas en eux, c’est en nous qu’elle demeure ; pendant un instant, l’objet a la faculté de la susciter et nous concluons à tort qu’il fut l’artisan de cette paix. L’erreur consiste à considérer ce dernier comme une condition sine qua non de cette plénitude.
Dans ces périodes de joie, celle-ci existe en elle-même, rien d’autre n’est là. Par la suite, en se référant à cette félicité, nous lui surimposons un objet qui selon nous en fut l’occasion. Nous objectivons donc la joie. Si nous constatons que cette perspective dans laquelle nous nous sommes engagés ne peut apporter qu’un bonheur éphémère, qu’elle est incapable de nous procurer cette paix durable qui est située en nous-mêmes, nous comprenons enfin qu’au moment où nous parvenons à cet équilibre, nul objet ne l’a provoqué, l’ultime contentement, joie ineffable, inaltérable, sans motif est toujours présent en nous, il nous était seulement voilé.

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