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lundi 6 mai 2019

Krishnamurti



Pour instaurer la paix dans le monde, pour mettre fin à toutes les guerres, 
il faut une révolution dans l'individu, en vous et moi. 
Une révolution économique sans cette révolution intérieure n'aurait pas de sens, car la faim est la conséquence d'une perturbation économique causée par nos états psychologiques, l'avidité, l'envie, la volonté de nuire, le sens possessif. 
Pour mettre un terme aux tourments de la faim et des guerres il faut une révolution psychologique et peu d'entre nous acceptent de voir ce fait en face. Nous discuterons de paix, de plans, nous créerons de nouvelles ligues, des Nations Unies indéfiniment, mais nous n'instaurerons pas la paix, parce que nous ne renoncerons pas à nos situations, à notre autorité, à notre argent, à nos possessions, à nos vies stupides.
Compter sur les autres est totalement futile ; 
les autres ne peuvent pas nous apporter la paix. 
Aucun chef politique ne nous donnera la paix, 
aucun gouvernement, aucune armée, aucun pays.

Ce qui nous apportera la paix ce sera une transformation intérieure qui nous conduira à une action extérieure.
Cette transformation intérieure n'est pas un isolement, un recul devant l'action. Au contraire, il ne peut y avoir d'action effective que lorsque la pensée est claire, et il n'y a pas de pensée claire sans connaissance de soi. 

Sans connaissance de soi, il n'y a pas de paix.

Krishnamurti


vendredi 14 décembre 2018

Krishnamurti






« La peur existe quand je désire vivre dans un modèle particulier. Vivre sans peur signifie vivre sans aucun modèle particulier. La peur surgit quand j'exige une façon de vivre particulière » 

J. Krishnamurti




vendredi 16 janvier 2015

Actualité…..




Lorsque vous vous dites Indien, Musulman, Chrétien, Européen, ou autre chose, vous êtes violents. Savez-vous pourquoi? C'est parce que vous vous séparez du reste de l'humanité, et cette séparation due à vos croyances, à votre nationalité, à vos traditions, engendre la violence. Celui qui cherche à comprendre la violence n'appartient à aucun pays, à aucune religion, à aucun parti politique, à aucun système particulier. Ce qui lui importe c'est la compréhension totale de l'humanité.

 "Se libérer du connu"  Krishnamurti

jeudi 4 avril 2013

Krishnamurti







Krishnamurti est un éveilleur de conscience. 
Mais de quelle conscience s’agit-il ?

En apparence, il y avait un orateur et des auditeurs mais s’il est vu que la source de vie est tout ce qui est, cela implique qu’il n’y a ni auditeurs ni orateur mais la conscience une qui joue avec elle-même.

La conscience mémoire va-t-elle vouloir appliquer les puissants concepts de Krishnamurti ou les paroles vont-elles couler en soi-même dans une écoute où il n’ya pas besoin de réfléchir pour comprendre.

Le paradoxe de celui qui cherche l’illumination, c’est d’être confronté à une mission impossible du fait que c’est le chercheur lui-même qui est amené à se dissoudre dans le non savoir de la source silencieuse.

Si cela est vu, ce dernier peut goûter le nectar d’être libéré du connu, la compréhension de surface et l’accumulation de connaissances n’ayant plus aucun intérêt.


Editeur : L'Originel

dimanche 30 janvier 2011

Krishnamurti

Jiddu Krishnamurti
1895-1986

  1. L'éducation conventionnelle ne nous permet d'atteindre que très difficilement à une pensée indépendante. La conformité mène à la médiocrité. 

  2. [...] toute réforme engendre la nécessité de nouvelles réformes. 

  3. Tant que l'éducation ne cultivera pas une vie intégrale de la vie, elle n'aura donc que peu de valeur. 

  4. Tenter de résoudre les nombreux problèmes de l'existence à leurs niveaux respectifs, isolés tels qu'ils sont dans leurs catégories, indique un manque complet de compréhension. 

  5. L'instruction ne doit pas être un simple entraînement de l'esprit. Entraîner l'esprit c'est le rendre efficient, ce n'est pas le mener à la plénitude. 

  6. Comprendre la vie c'est nous comprendre nous-mêmes, et voilà le commencement et la fin de l'éducation. 

  7. L'intelligence est la capacité de percevoir l'essentiel, le « ce qui est ». Éveiller cette capacité en soi-même et chez les autres, c'est cela l'éducation. 

  8. L'éducation devrait éveiller la capacité de se percevoir soi-même et non une complaisance pour l'expression de la personnalité. 

  9. [...] un savoir-faire ne peut jamais engendrer une compréhension créatrice.
    L'éducation, de nos jours, est une faillite complète parce qu'elle accorde la primauté à la technique. En lui accordant cette importance excessive, nous détruisons l'homme. Cultiver la capacité et l'efficience sans comprendre la vie, sans avoir une perception compréhensive des démarches de la pensée et des désirs, c'est développer notre brutalité, provoquer les guerres, et, en fin de compte, mettre en péril notre sécurité physique. 


  10. L'homme qui sait faire éclater l'atome mais qui n'a pas d'amour en son coeur devient un monstre. 

  11. L'éducation doit aider l'individu à mûrir librement, à s'épanouir en amour et en humanité. 

  12. C'est parce que nous sommes si desséchés nous-mêmes, si vides et sans amour que nous avons permis aux gouvernements et aux systèmes de s'emparer de l'éducation de nos enfants et de la direction de nos vies ; mais les gouvernements veulent des techniciens efficients, non des êtres humains, car des êtres vraiment humains deviennent dangereux pour les États et pour les religions organisées. Voilà pourquoi les gouvernements et les Églises cherchent à contrôler l'éducation. 

  13. L'éducation dans le vrai sens de ce mot consiste à comprendre l'enfant tel qu'il est, sans lui imposer l'image de ce que nous pensons qu'il devrait être. 

  14. Ce n'est que dans la liberté individuelle que l'amour et l'humain peuvent fleurir ; et seule une éducation basée sur la connaissance de soi peut offrir cette liberté. 
     
  15. La discipline est un moyen facile d'avoir l'enfant en main, mais elle ne l'aide pas à comprendre les problèmes que pose la vie. Une certaine forme de contrainte, une discipline comportant des punitions et de récompenses peuvent être nécessaires pour maintenir l'ordre et une tranquillité apparente, lorsqu'un grand nombre d'élèves se trouvent entassés dans une classe ; mais un bon éducateur, n'ayant à s'occuper que d'un petit nombre d'élèves, aurait-il besoin d'un régime d'oppression, poliment intitulé discipline ? Si les classes sont peu nombreuses et que le maître peut accorder toute son attention à chaque enfant, l'observer et l'aider, la contrainte ou la domination ne sont évidemment nécessaires sous aucune forme. 

  16. C'est l'intelligence qui engendre l'ordre, non la discipline. 

  17. Le but de l'éducation est d'établir des rapports intelligents, non seulement entre un individu et l'autre, mais aussi entre l'individu et la société en général ; et c'est pourquoi il est essentiel que l'éducation, d'abord et surtout, aide à la fois le maître et l'élève à comprendre leurs propres processus psychologiques. 

  18. Dès l'instant que nous écartons l'idée d'autorité, nous nous trouvons associés les uns aux autres, et alors la coopération et l'affection mutuelle deviennent possibles. 

  19. Le véritable problème de l'éducation est l'éducateur. 
     
  20. Pour comprendre le sens de la vie, de ses conflits et de ses douleurs, il nous faut penser indépendamment de toute autorité, y compris celle des religions organisées. 
     
  21. La vraie religion est pourtant la culture de la liberté dans la recherche de la vérité. 
     
  22. La plupart des enfants sont curieux de nature ; ils veulent savoir ; mais leurs questions pressantes sont étouffées par nos assertions pompeuses, notre impatiente supériorité, notre façon négligente de faire taire leur curiosité. Nous n'encourageons pas leur désir de nous interroger, souvent nous redoutons leurs questions ; nous n'alimentons pas leur inquiétude, car nous avons nous-mêmes cessé d'explorer. 

  23. Se mettre à la remorque d'une personnalité, quelque forte qu'elle soit, ou se laisser attirer par une idéologie, ce ne sont pas là les moyens de créer un monde paisible. 
     
  24. Tant que nous prendrons le succès pour but, nous ne serons pas affranchis de la peur, car le désir de réussir engendre inévitablement la crainte d'échouer. Voilà pourquoi l'on ne devrait pas enseigner aux jeunes le culte du succès. La plupart des personnes recherchent le succès sous une forme ou une autre, que ce soit sur un court de tennis, dans le monde des affaires, ou en politique. Nous voulons tous être parmi les premiers, et ce désir ne cesse d'engendrer des conflits en nous-mêmes, ainsi qu'entre nous et nos voisins. Il mène à la compétition, à l'envie, à l'animosité et finalement à la guerre.

  25. La maturité n'est pas une question d'âge : elle vient avec la compréhension. 

  26. Instruire un enfant, c'est l'aider à comprendre la liberté et l'intégration. Pour qu'existe la liberté, il faut de l'ordre, l'ordre que seule la vertu peut réaliser. Quant à l'intégration, elle ne peut se produire que dans l'extrême simplicité. En partant de nos innombrables complexités, nous devons grandir vers la simplicité. Nous devons devenir simples dans notre vie intérieure et dans nos besoins extérieurs. 
     
  27. Instruire dans le vrai sens du mot, c'est aider l'étudiant à comprendre son propre processus, dans sa totalité. Car ce n'est que l'intégration de l'esprit et du coeur dans l'action quotidienne qui suscite l'intelligence et une transformation intérieure. 
     
  28. Nous devons commencer à comprendre nos relations avec nos semblables, avec la nature, avec les idées et les objets, car, sans cette compréhension, il n'y a pas d'espoir, il n'y a pas d'issue aux conflits et aux misères. 
     
  29. Si peu d'entre nous savent aimer ! Par contre, nous sommes très absorbés par les apparences de l'amour. 
     
  30. Ce dont nous devons nous rendre compte c'est que nous ne sommes pas seulement conditionnés par le milieu : nous « sommes » le milieu ; nous ne sommes pas une chose différente de lui. Nos pensées et nos réactions sont conditionnées par les valeurs que la société, dont nous sommes partie intégrante, nous a imposées. 

  31. Le sage n'use pas d'autorité et l'homme qui a de l'autorité n'est pas un sage. La peur sous n'importe quelle forme nous empêche de nous comprendre nous-mêmes et de comprendre nos relations avec le monde.
    Suivre une autorité c'est rejeter l'intelligence. Accepter une autorité c'est se soumettre à la domination ; c'est se laisser subjuguer par un individu, un groupe ou une idéologie religieuse ou politique. Et cette sujétion est un déni à soi-même, non seulement d'intelligence mais aussi de liberté. 

     
  32. Il faut de l'amour avant qu'il n'y ait l'expression de l'amour. 

  33. Avoir un esprit ouvert est plus important qu'apprendre ; et nous pouvons ouvrir notre esprit, non en le bourrant de connaissances, mais en étant conscients de nos pensées et de nos sentiments, en nous examinant attentivement nous-mêmes, en percevant les influences qui nous entourent, en écoutant les autres, en observant les riches et les pauvres, les puissants et les humbles. La sagesse n'est pas le fruit de la peur et de l'oppression ; elle surgit lorsqu'on observe et comprend les incidents quotidiens, dans les relations humaines. 

     
  34. Les leaders et leurs autorités sont facteurs de détérioration dans n'importe quelle culture. Suivre quelqu'un c'est n'avoir pas de compréhension ; il n'y a là que crainte et conformité, lesquelles aboutissent à la cruauté des États totalitaires et au dogmatisme des Églises.

Extraits de (De l'Éducation, trad. Carlo Suarès , p.65, Delachaux et Niestlé, 1965) 




samedi 30 octobre 2010

Krishnamurti




« La peur existe quand je désire vivre dans un modèle particulier. 
Vivre sans peur signifie vivre sans aucun modèle particulier. 
La peur surgit quand j'exige une façon de vivre particulière »

J. Krishnamurti


jeudi 20 mai 2010

Krishnamurti



L'observateur et « ce qui est » La non-dualité selon Krishnamurti


P . -- On ne peut comprendre le problème de la dualité et comment elle prend fin que si l'on examine la nature du penseur et de sa pensée. Pouvons-nous discuter de ce point ?

Krishnamurti. -- Comment les penseurs hindous, les philosophes de l'advaita, traitent-ils ce problème?

P. --Les yogas-sutras de Patanjali déclarent qu'il y a un état de libération qui comporte des ancrages, et un état de libération dépourvu d'ancrages. Dans le premier, le penseur constitue un support ; c'est un état où le penseur n'as pas cessé d'exister. Dans l'autre, tout, et le penseur compris, a cessé.

Les bouddhistes parlent de kshana vada –le temps instantané, total et complet en lui-même, où le penseur n'a aucune continuité. Les philosophes de l'advaïta parlent de la cessation de la dualité et des moyens de parvenir à la non-dualité ; l'homme passe par un processus de dualité afin d'atteindre cet état. Sankara aborde l'état de non-dualité par la négation (neti, neti ; ni ceci , ni cela). Chez Nagarjuna, le philosophe bouddhiste, la négation est absolue. Si vous dites qu'il existe un Dieu, il le nie ; si vous dites qu'il n'y a pas de Dieu, il le nie aussi. Toute affirmation est niée.

B. -- Le Bouddha dit que ce qui existe est la « solitude de la réalité ». Vous êtes le résultat de vos pensées.

P. -- Ils ont tous parlé de la non-dualité : le Bouddha, Sankara, Nagarjuna ; mais la non-dualité est devenue un concept. Elle n'a pas agi sur la structure de l'esprit lui-même. En Inde, et pendant des siècles, l'approche négative du problème a fait l'objet de discussions ; mais jamais cela n'a eu aucun effet sur l'esprit humain. Le comportement du cerveau est toujours dualiste, opérant dans le temps et sous l'emprise du temps. Bien que l'on ait postulé l'existence des états de négation et de non-dualité, il n'y a pas d'indications sur la façon de les aborder. Pourquoi la non-dualité n'a-t-elle jamais eu d'action sur l'esprit humain? Pouvons-nous examiner cette question pour voir si l'on découvre ce qui suscite le déclenchement de cet état de non-dualité?

S. -- Si chaque expérience par laquelle on passe laisse une trace dans les cellules cérébrales, quelle est l'influence de cet état de non-dualité, d'unicité? Pourquoi n'y a-t-il pas de mutation dans les rapports existant entre le penseur et la pensée ?

P. -- Et le mécanisme qui enregistre la part technique, est-il le même mécanisme qui « voit », « perçoit »?

Kr. -- La cellule technique, la cellule qui enregistre, et la cellule qui perçoit.

P. -- C'est ce qui semble constituer l'ego.

Kr. -- Le fragment technologique et le fragment qui enregistre, ce sont ces deux qui constituent l'ego. Non pas le fragment perceptif.

P. --Mais j'inclus aussi le fragment « perceptif » ; l'enregistrement agit sur les deux – le technique et la perception.

Kr. -- Ce n'est peut-être qu'une explication verbale.

P. -- Le noyau de l'homme ne semble jamais être affecté. La dualité fondamentale et essentielle entre le penseur et sa pensée persiste.

Kr . -- Croyez-vous que, fondamentalement, la dualité existe, ou bien qu'il n'existe que « ce qui est », le fait ?

P. -- Monsieur, quand vous posez une question comme celle-là, l'esprit s'arrête, et l'on se dit : « oui, c'est bien ça. » Puis surgit l'interrogation intérieure : « Ne suis-je pas séparé de S. ou de B. ? » Et bien que l'esprit dise « oui », une seconde après il se met aussi à douter. Au moment où vous avez posé la question, mon esprit, un instant, a été immobile.

Kr. -- Pourquoi ne l'est-il pas resté?

P. -- L'interrogation surgit.

Kr.-- Mais pourquoi? Est-ce affaire d'habitude, de tradition? La nature même des agissements du soi, le conditionnement ? Tout cela peut être dû à ce que la culture nous impose pour survivre, fonctionner, etc... Pourquoi le faire intervenir, alors que nous considérons le fait de savoir s'il existe une dualité fondamentale?

P. -- Vous dites que c'est peut-être une action de réflexe cérébral?

Kr. -- Nous sommes le résultat de notre environnement, de notre société, nous sommes le résultat de toutes nos interactions. C'est aussi un fait. Je me demande s'il existe une dualité fondamentale au noyau même de notre être, ou bien la dualité surgit-elle dès l'instant où l'on s'éloigne de « ce qui est »? Quand je ne m'éloigne pas de la qualité non-dualiste de l'esprit, de sa foncière unité, ce penseur a-t-il, lui, une dualité? Il pense. Crée-t-il une dualité quand il est complètement avec « ce qui est »?

Quand je regarde un arbre, je ne pense pas, jamais. Quand je vous regarde, il n'y a pas de division telle que le « moi » et le « vous ». Les mots ne sont utilisés que dans le but de communiquer. Mais ce « moi » et ce « vous » ne sont pas en quelque sorte enracinés en moi. Alors, d'où jaillit le penseur séparé de la pensée? L'esprit demeure dans « ce qui est ». Il demeure avec la souffrance ; sans aucune pensée orientée vers la non-souffrance. Il y a le sentiment de souffrir. C'est là « ce qui est ». Il ne se mêle aucun désir de vouloir en sortir. D'où surgit la dualité? Elle surgit quand l'esprit dit : « il faut m'affranchir de la souffrance. J'ai connu l'état de non-souffrance, et je veux le retrouver. »

(pause)

Vous êtes un homme, et moi je suis une femme. C'est là un fait biologique. Mais y a-t-il un dualisme psychologique. Y a-t-il au départ un état dualiste, ou apparaît-il seulement si l'esprit s'éloigne de « ce qui est »?

Voici une grande douleur. Mon fils est mort. Je reste avec cette douleur, sans la fuir ; où est la dualité? C'est seulement quand je me dis que j'ai perdu mon fils, mon compagnon, qu'elle apparaît. Est-ce que je me trompe?

Si je subis la souffrance –physique ou morale, les deux sont comprises dans ce mot – toute tentative de m'en éloigner est dualité. Le penseur est le mouvement pour s'éloigner. A ce moment-là, il dit : « Cela ne devrait pas exister », et il dit aussi : « Il ne devrait pas y avoir de dualité. »

La première chose à voir, c'est que le mouvement pour s'éloigner de « ce qui est » est celui du penseur qui engendre la dualité. Pour observer le fait de souffrir, pourquoi faudrait-il un penseur? Celui-ci apparaît quand il y a un mouvement –soit de recul, soit de projection. Dans l'idée qu'hier je n'éprouvais pas de souffrance, c'est là que naît la dualité. L'esprit peut-il demeurer avec la souffrance, sans aucun mouvement, sans cet écart qui donne lieu au penseur?

Sa question à lui-même, c'est bien comment prend place cette attitude dualiste devant la vie. Il n'est pas en quête d'explication sur la façon de la transcender. « J'ai connu du plaisir hier. C'est terminé. »

N'est-ce pas aussi simple que cela?

P. -- Pas vraiment.

Kr. -- Je crois que oui. Voyez-vous, cela nécessite une observation non comparative. Toute comparaison est dualiste. Mesurer est une attitude dualiste.

Aujourd'hui, la douleur est là, et il s'y ajoute l'idée de la non-douleur pour demain. Mais le seul fait est la souffrance actuelle, celle que l'esprit connaît maintenant. Rien d'autre n'existe. Pourquoi avoir tellement compliqué, avoir construit d'immenses philosophies autour de tout cela? Y aurait-il quelque chose qui nous échappe? Serait-ce que l'esprit, ne sachant pas comment agir, s'éloigne du seul fait, et introduit un état de dualité? S'il s'en rendait compte, est-ce qu'il permettrait à cette dualité de s'installer? Le sentiment du : « quoi faire? » n'est-il pas lui-même un processus dualiste? Est-ce que vous comprenez?

Recommençons. Il y a souffrance physique ou morale. Quand l'esprit ne sait que faire dans le sens non-dualiste, il s'évade. Est-ce que l'esprit pris au piège –du trajet de va et vient – peut faire face à « ce qui est » d'une façon non-dualiste? comprenez-vous? Est-ce que la fait de souffrir le « ce qui est » peut être transformé sans qu'une réaction dualiste intervienne? Peut-il y avoir un état de non-penser » où le penseur ne prenne pas naissance du tout, celui qui dit : « Hier je ne souffrais pas, demain je ne souffrirai plus » ?

P. --Voyez ce qui nous arrive. Ce que vous dites est juste. Mais il y a en nous quelque chose qui manque –C'est peut-être la force, l'énergie. Quand il y a crise, son poids est suffisant pour nous plonger dans une situation sans échappatoire. Mais dans la vie de tous les jours nous répondons sans cesse à des défis mineurs.

Kr. -- Si vous compreniez véritablement cela, nous pourriez répondre à ces défis mineurs.

P. -- Dans la vie quotidienne nous avons le bavardage, le mouvement incessant et désordonné du penseur à l'oeuvre avec ses exigences. Qu'est-ce qu'on en fait?

Kr. -- Je ne crois pas, je nie que vous puissiez faire quoi que ce soit. C'est sans intérêt.

P. -- Mais c'est très, très important. C'est là ce sont nos esprits, avec leur part d'errance, de désordre... Et nous n'avons pas la faculté de le nier.

Kr. -- Ecoutez. Il y a du bruit dehors, et je n'y peux absolument rien.

P. -- Quand il y a crise, il y a contact. Mais dans la vie quotidienne il n'y a pas de contact. Je sors. Je peux regarder un arbre sans qu'il y ait dualité ; je peux voir des couleurs sans qu'il y ait dualité ; mais il y a l'autre part qui bavarde sans fin, et sur laquelle le penseur se met à agir quand il la voit fonctionner. L'ultime négation est de laisser la chose se poursuivre.

Kr. -- Etablissons d'abord l'élément primordial : observer la souffrance, ne s'en éloigner en rien – c'est là le seul état non dualiste.

P. -- Parlons plutôt de l'esprit qui bavarde, au lieu de parler de la souffrance, parce que c'est le fait de l'instant présent. Le bruit que fait cet avertisseur, l'esprit qui bavarde, voilà « ce qui est » présentement.

Kr. -- Vous donnez la préférence à ceci plutôt qu'à cela : ainsi commence le cercle vicieux.

P. -- Le point principal, c'est d'observer « ce qui est » sans s'éloigner. C'est le fait de s'éloigner qui crée le penseur.

Kr. -- Parce que le bruit, le bavardage de l'esprit qui, il y a un instant, étaient « ce qui est » ont disparu, se sont évanouis. Mais la souffrance demeure. La souffrance, elle, n'a pas disparu. Aller au-delà de la souffrance d'une façon non-dualiste, telle est la question. Comment la résoudre? Tout mouvement pour m'éloigner de « ce qui est » est dualiste, parce qu'il y a alors le penseur agissant sur « ce qui est », et c'est l'essence même du dualisme.

Et maintenant, peut-on observer le « ce qui est », observer ici en réalité l'état dualiste lui-même? Si une telle observation se fait sans que prenne place aucun mouvement dualiste, pourra-t-il naître de là une transformation de « ce qui est »? Comprenez-vous ma question?

P. --N'est-ce pas en réalité une dissolution de « ce qui est »? De ce qui a été créé ?

Kr. -- Je ne connais que « ce qui est », absolument rien d'autre. Et non pas la cause.

P. -- Vous avez raison. On peut voir que lorsqu'il n'y a aucun mouvement pour s'éloigner de la douleur, il y a dissolution de la douleur.

Kr. --Et comment cela se peut-il? Pourquoi l'homme n'est-il pas venu à ce fait ? Pourquoi a-t-il toujours combattu la souffrance par un mouvement dualiste ? Pourquoi n'a-t-il jamais compris ni creusé la douleur sans avoir recours à une attitude dualiste ? Que se passe-t-il quand il n'y a aucun mouvement pour s'éloigner de la souffrance? Non pour ce qui est de la dissolution elle-même, mais que se passe-t-il avec le mécanisme agissant? C'est bien simple : la souffrance est le mouvement pour s'éloigner. Si l'on est à l'écoute et rien d'autre, il n'y a pas de souffrance. Il n'y a de souffrance que quand je m'éloigne du fait en disant : « ceci donne du plaisir, cela n'en donne pas. » Mon fils meurt. C'est un fait absolument irrévocable. Pourquoi y a-t-il souffrance?

P. -- Parce que je l'aimais.

Kr. -- Regardez ce qui s'est déjà passé inconsciemment. Je l'aimais. Il est parti. La souffrance est le souvenir que j'ai de l'amour que je lui portais. Et il n'est plus. Mais le fait absolu, c'est qu'il est parti. Demeurez avec ce fait. Il n'y a de souffrance que quand le penseur prend naissance pour dire : « mon fils n'est plus là ; c'était mon compagnon », et tout ce qui s'ensuit.

S. -- Ce n'est pas seulement le souvenir de mon fils mort qui me fait souffrir, il y a maintenant la solitude.

Kr. -- Mon fils est mort ; c'est un fait. Puis surgit la pensée de la solitude. Puis mon identification avec lui. Tout cela appartient au processus du penseur et de la pensée. Mais moi, je ne connais qu'un seul fait : mon fils est parti. La solitude, le manque d'un compagnon, le désespoir sont le résultat de la pensée qui engendre la dualité ; un mouvement pour s'écarter de « ce qui est ». Il ne faut ni force ni détermination pour ne pas bouger. C'est la volonté qui est dualiste.

Il n'existe qu'une seule chose, c'est le fait, et le mouvement pour s'éloigner du fait, du « ce qui est ». Voilà ce qui engendre l'amertume, l'insensibilité, le manque d'amour, l'indifférence, toutes les choses qui sont le produit de la pensée. Mais le fait lui-même, c'est que mon fils est parti. La non-perception de « ce qui est » fait naître le penseur ; c'est une action dualiste. Et dès l'instant où l'esprit retombe dans le piège de cette action, là même se trouve alors « ce qui est ». Demeurez avec cela, parce que le moindre éloignement n'est qu'une nouvelle action dualiste.

L'esprit agit toujours à l'égard de « ce qui est » en fonction de bruit et de non-bruit. Et « ce qui est », le fait, n'a besoin d'aucune transformation, parce qu'il est déjà « ce qui est au-delà ». La colère, c'est « ce qui est ». Le mouvement dualiste de non-colère s'écarte de « ce qui est ». Mais le non-éloignement de « ce qui est » n'est plus la colère. Par conséquent, l'esprit – si une fois qu'il a perçu, si une fois il a eu cette perception non-dualiste – quand la colère surgit encore, n'agit pas à partir de la mémoire. La prochaine fois qu'elle surgit, c'est « ce qui est », et c'est pourquoi le concept dualiste est complètement faux et fallacieux.

P. -- Cette action-là est d'une extrême intensité. L'action non-dualiste n'est pas de l'action.

Kr. -- Il faut être simple. C'est l'esprit qui n'est pas habile, qui n'est pas rusé, qui ne cherche pas à trouver des substituts à la dualité, c'est lui qui est capable de comprendre. Nos esprits ne sont pas assez simples, et bien que nous parlions tous de la simplicité, cette simplicité-là consiste à porter un pagne.

La non-dualité signifie véritablement l'art d'écouter. Vous entendez aboyer ce chien : écoutez, sans l'ébauche d'un éloignement. Demeurez avec « ce qui est ».

(pause)

L'homme qui demeure avec « ce qui est » et ne s'en éloigne jamais ne peut être marqué.

P. -- Et si une marque apparaît, alors la regarder naître. Un acte de perception l'efface.

Kr. -- Tout à fait juste. C'est la vraie façon de vivre.

(25 décembre 1970)

samedi 8 mai 2010

Krishnamurti




Entretien avec Krishnamurti

Par Carlo Suarès

Voici un entretien exeptionel réalisé par Carlo Suarès pour la revue Planète (n°14 / jan-fev 1964). Ce texte a été rédigé sur les notes prises au cours d’une semaine d’entretien qui ont eu lieu en français. Il a été lu et corrigé par Krishnamurti lui-même. On peut y voir une mise au point d’une des pensée les plus originales qui soient, et , peut- être une sorte de testament spirituel.

Krishnamurti : Que me veulent-ils, vos amis de Planète ? Veulent-ils des faits réels, ou simplement de l’érudition ? Pensent-ils que je leur apporterai des résultats de lectures ? Des conclusions ? Des opinions ? Des synthèses ? Des idées ?

Carlos Suarès : Ce n’est pas ce qu’ils veulent.

Krishnamurti : Dites-leur que je n’ai rien lu, que je n’ai pas de références. Pour moi, il n’y a de mutation psychologique que lorsque cesse le processus additif.

Carlos Suarès : Vous venez de prononcer le mot de mutation. C’est un mot que l’on trouve souvent dans Planète. mais accompagné, en général, de l’idée que la métamorphose de ce monde moderne peut nous amener, comme naturellement, à un changement d’état intérieur, tandis que vous voulez une révolution totale et immédiate de la conscience, que ne peut provoquer aucune évolution.

Krishnamurti : Nous savons tous que notre époque est explosive, que les moyens de l’homme, demeurés à peu de chose près constants pendant des millénaires, sont tout à coup multipliés des millions de fois ; que les calculateurs électroniques, pour ne mentionner que cela, deviennent d’heure en heure plus fantastiques ; que demain on ira dans la Lune ou ailleurs ; que la biologie est en train de découvrir le mystère de la vie et même de créer la vie. Nous savons que les données les mieux établies de la science s’écroulent ; que tout est constamment remis en question et que les cerveaux sont contraints et forcés de se mettre en mouvement. Nous savons tout cela ; il n’est donc pas nécessaire de revenir sur cet aspect de notre époque. Dans la confusion actuelle, l’homme est à la recherche d’une sécurité matérielle qui ne peut être trouvée que par des connaissances technologiques. Les religions sont devenues des superstructures qui n’ont guère une réelle importance dans les affaires du monde, cependant que les questions fondamentales demeurent sans réponse : le Temps, la Douleur, la Peur...

Mutation, Religions, Peur...

Carlos Suarès : C’est là que nous pouvons entreprendre un débat. Je crois que de nombreux lecteurs de Planète vous diront ceci, puisqu’ils sont aussi d’accord pour constater que le milieu est en plein bouleversement : pourquoi, dès lors, ne. pas penser que ce formidable mouvement ne se produira pas en même temps dans nos cerveaux ?

Krishnamurti : . Nous pouvons, en effet, le penser. Mais est-ce cela que l’on peut appeler une mutation ? Avoir un cerveau électronique ? Le cerveau n’est pas toute la conscience.

Carlos Suarès : Il ne s’agit pas que du cerveau. Notre conscience s’élargit à la mesure de la planète, et ce qui se passe à l’autre bout du monde...

Krishnamurti : Oui, oui, ,j’ai compris...

Carlos Suarès : ... Les moines bouddhistes qui se font briller, les noirs d’Amérique...

Krishnamurti : Mais oui, mais oui, ils font partie de nous, et l’effroyable misère en Asie, et toutes les tyrannies partout, et la cruauté, et l’ambition, et l’avidité, et les innombrables conflits du monde ; nous sentons tout cela. Tout cela, c’est nous. Ayez tout cela totalement présent à l’esprit, et voyez à quelle extraordinaire profondeur doit se faire la mutation.

Carlos Suarès : Il y a en ce moment, en France, un courant de pensée qui, constatant que la complexité du milieu humain est devenue inextricable, souhaiterait que puisse se constituer une pensée humaine collective, capable de rassembler en une synthèse les fils épars de nos connaissances...

Krishnamurti : Quelles autres questions voyez-vous ?

Carlos Suarès : La question religieuse, naturellement. Peut-on prévoir une religion de l’avenir basée sur une meilleure connaissance du Cosmos et sur le sentiment que l’homme en fait partie ?

Krishnamurti : Et quoi encore ?

Carlos Suarès : On m’a chargé de vous demander ce que vous pensez du fait qu’au tréfonds de l’homme moderne, qu’il soit jeune ou vieux, il y a la peur...

Krishnamurti : Je vois. Si vous le voulez bien, nous allons nous mettre au travail... Mais êtes-vous sûr que Planète acceptera de publier tout ce que je dirai ?

Carlos Suarès : J’en ai l’assurance formelle. Pouvez-vous, en une phrase, me donner l’essentiel de ce que vous vous proposez de faire ?

Krishnamurti : Déconditionner la totalité de la conscience.

Carlos Suarès : Vous voulez dire que vous demandez à chacun de déconditionner l’absolue totalité de sa propre conscience ? Permettez-moi de vous dire que ce qui déconcerte le plus, dans votre enseignement, c’est votre insistante affirmation que ce décondi- tionnement total de la conscience n’a besoin d’aucun temps.

Krishnamurti : Si c’était un processus évolutif, je ne l’appele rais pas mutation. Une mutation est un changement d’état brusque.

La mutation psychologique n’est pas ce que vous croyez

Carlos Suarès : Je n’imagine pas un "mutant", c’est-à-dire un homme changeant d’état de conscience, qui n’emporterait pas avec lui la résultante de tout le passé. L’homme modifie le milieu et le milieu le modifie...

Krishnamurti : Non : l’homme modifie le milieu et le milieu modifie telle partie de l’homme qui est branchée sur la modification du milieu, non l’homme tout entier, dans son extrême profondeur. Aucune pression extérieure ne peut faire cela : elle ne modifie que des parties superficielles de la conscience. Aucune analyse psychologique ne peut non plus provoquer la mutation car toute analyse se situe dans le champ de la durée. Et aucune expérience ne peut la provoquer, quelque exaltée et« spirituelle » qu’elle soit. Au contraire, plus elle apparaît comme une révélation, plus elle conditionne. Dans les deux premiers cas - modification psychologique produite par l’analyse ou introspection, et modification produite par une pression extérieure - l’individu ne subit aucune transformation profonde : il n’est que modifié, façonné, réajusté, de manière à être adapté au social.

Dans le troisième cas. modification amenée par une expérience dite spirituelle, soit conforme à une foi organisée, soit toute personnelle, l’individu est projeté dans l’évasion que lui dicte l’autorité de quelque symbole.

Dans tous les cas il y a action d’une force contraignante prenant appui sur une morale sociale, c’est-à-dire un état de contradiction et de conflits. Toute société est contradictoire en soi. Toute société exige des efforts de la part de ceux qui la constituent. Or contradiction, conflit, effort, compétition sont des barrières qui empêchent toute mutation, car mutation veut dire liberté.

Carlos Suarès : D’où les évasions dans les symboles ?

Krishnamurti : II n’y a d’images symboliques que dans les parties inexplorées de la conscience. Même les mots ne sont que des symboles. Il faut crever les mots.

Carlos Suarès : Mais les théologies...

Krishnamurti : Laissons là les théologies. Toute pensée théologique manque de maturité.

Ne perdons pas le fil de notre entretien. Nous en étions à l’expérience, et nous disions que toute expérience est conditionnante. En effet, toute expérience vécue - et je ne parle pas seulement de celles dites spirituelles - a nécessairement ses racines dans le passé.

Qu’il s’agisse de la réalité ou de mon voisin, ce que je reconnais implique une association avec du passé. Une expérience dite spirituelle est la réponse du passé à mon angoisse, à ma douleur, à ma peur, à mon espérance. Cette réponse est la projection d’une compensation à un état misérable. Ma conscience projette le contraire de ce qu’elle est, parce que je suis persuadé que ce contraire exalté et heureux est une réalité consolante. Ainsi, ma foi catholique ou bouddhiste construit et projette l’image de la Vierge ou du Bouddha, et ces fabrications éveillent une émotion intense dans ces mêmes couches de conscience inexplorées qui, l’ayant fabriquée sans le savoir, la prennent pour la réalité. Les symboles, ou les mots, deviennent plus importants que la réalité. Ils s’installent en tant que mémoire dans une conscience qui dit : « Je sais, car j’ai eu une expérience spirituelle. » Alors les mots et le conditionnement se vita- lisent mutuellement dans le cercle vicieux d’un circuit fermé.

Carlos Suarès : Un phénomène d’induction ?

Krishnamurti : Oui. Le souvenir de l’émotion intense, du choc, de l’extase engendre une aspiration vers la répétition de l’expérience, et le symbole devient la suprême autorité intérieure, l’idéal vers lequel se tendent tous les efforts. Capter la vision devient un but ; y penser sans cesse et se discipliner , un moyen. Mais la pensée est cela même qui crée une distance entre l’individu tel qu’il est et le symbole ou l’idéal. Il n’y a de mutation possible que si l’on meurt à cette distance. La mutation n’est possible que lorsque toute expérience cesse totalement. L’homme qui ne vit plus aucune expérience est un homme éveillé. Mais voyez ce qui se passe partout : on recherche toujours des expériences plus profondes et plus vastes. On est persuadé que vivre des expériences, c’est vivre réellement. En fait, ce que l’on vit n’est pas la réalité, mais le symbole, le concept, l’idéal, le mot. Nous vivons de mots. Si la vie dite spirituelle est un perpétuel conflit, c’est parce qu’on y émet la prétention de se nourrir de concepts comme si, ayant faim, on pouvait se nourrir du mot « pain ». Nous vivons de mots et non de faits. Dans tous les phéno. mènes de la vie, qu’il s’agisse de la vie spirituelle, de la vie sexuelle, de l’organisation matérielle de nos affaires ou de nos loisirs, nous nous stimulons au moyen de mots. Les mots s’organisent en idées, en pensées et, sur ces stimulants, nous croyons vivre d’autant plus intensément que nous avons mieux su, grâce à eux, créer des distances entre la réalité (nous, tels que nous sommes) et un idéal (la projection du contraire de ce que nous sommes). Ainsi, nous tournons le dos à la mutation.

Mourez au temps, aux systèmes, aux mots

Carlos Suarès : Récapitulons. Tant qu’existe dans la conscience un conflit, quel qu’il soit, il n’y a pas mutation. Tant que domine sur nos pensées l’autorité de l’Église ou de l’État, il n’y a pas mutation. Tant que notre expérience personnelle s’érige en autorité intérieure, il n’y a pas mutation. Tant que l’éducation, le milieu social, la tradition, la culture, bref notre civilisation, avec tous ses rouages, nous conditionne, il n ’y a pas mutation. Tant qu’il y a adaptation, il n’y a pas mutation. Tant qu’il y a évasion, de quelque nature qu’elle soit, il n’y a pas mutation. Tant queje m’efforce vers une ascèse, tant que je crois à une révélation, tant que j’ai un idéal quel qu’il soit, il n’y a pas mutation. Tant que je cherche à me connaître en m’analysant psychologiquement, il n’y a pas mutation. Tant qu’il y a effort vers une mutation, il n’y a pas mutation. Tant qu’il y a image, symbole, ou des idées, ou même des mots, il n’y a pas mutation. En ai-je assez dit ? Non pas. Car, parvenu à ce point, je ne peux qu’être amené à ajouter : tant qu’il y a pensée, il n’y a pas mutation.

Krishnamurti : C’est exact.

Carlos Suarès : Alors, qu’est-ce que cette mutation dont vous parlez tout le temps ?

Krishnamurti : C’est une explosion totale à l’intérieur des couches inexplorées de la conscience, une explosion dans le germe ou, si vous voulez, dans la racine du conditionnement, une destruction de la durée.

Carlos Suarès : Mais la vie même est conditionnement. Comment peut-on détruire la durée et ne pas détruire la vie elle-même ?

Krishnamurti : Vous voulez réellement le savoir ?

Carlos Suarès : Oui.

Krishnamurti : Mourez à la Durée. Mourez à la conception total du Temps : au passé, au présent et au futur. Mourez aux systèmes, mourez aux symboles, mourez aux mots, car ce sont des facteurs de décomposition. Mourez à votre psychisme car c’est lui qui fabrique le Temps psychologique.

Ce Temps n’a aucune réalité.

Carlos Suarès : Et alors, que reste-t-il, si ce n’est le désespoir, l’angoisse, la peur d’une conscience ayant perdu tout point d’appui et jusqu’à la notion de sa propre identité ?

Krishnamurti : Si un homme me posait cette question ainsi, je lui répondrais qu’il n’a pas fait le voyage, qu’il a eu peur de passer sur l’autre rive. Qu’est-ce qu la peur ?

Carlos Suarès : Ce que vous dites fait peur. Et je me demande si la conscience n’a pas, au plus profond d’elle-même, besoin de cette peur. Cela expliquerait pourquoi celle-ci est toujours entretenue, alimentée par les religions, qui sont censées être des refuges et des tranquillisants. Elles entretiennent la peur en empêchant la conscience de se percevoir telle qu’elle est. Elles interposent, entre la conscience et la réalité, l’écran des théologies.

Krishnamurti : Ce problème est à la fois profond et vaste. Abordons-le en le tâtant, pour ainsi dire, de divers côtés. La peur est Temps et Pensée. Nous donnons une continuité à la peur au moyen de la pensée, et au moyen de la pensée nous donnons une continuité au plaisir. Ce fait est simple : en pensant à l’objet de notre plaisir, nous conférons au plaisir une continuité, et nous faisons de même pour la peur, en pensant à l’objet de notre peur. Si j’ai peur de vous - ou de la mort, ou d’autre chose -, je pense à vous ou à la mort et j’entretiens ainsi la peur. Si, par contre, il nous arrive de rencontrer face à face l’objet de notre peur, celle-ci cesse.

Carlos Suarès : Comment cela ?

Krishnamurti : Je parle de la peur psychologique, non de la peur d’un danger physique que l’on cherche à écarter, ce qui est naturel. Considérez la peur de la mort. En quoi consiste-t-elle ? On divise la totalité du phénomène vital en vie et mort. La vie est connue et, de la mort, on ne sait rien. A-t-on peur de ce que l’on ne connaît pas ou, plutôt, a-t-on peur de perdre ce que l’on connaît ? Il est évident que vie et mort sont deux aspects d’un même phénomène. Si l’on cesse de les considérer comme deux phénomènes différents, il n’y a plus de conflit.

Carlos Suarès : Ne pouvons-nous pas nous poser la question de savoir ce qu’est la peur en soi ?

Krishnamurti : II n’y a pas de peur en soi. Il n’y a jamais que la peur de quelque chose.

La question de la mort

Carlos Suarès : Mais n’existe-t-il pas une peur fondamentale ?

Krishnamurti : Non. La peur est toujours la peur de quelque chose. Examinez la question très attentivement et vous le verrez. Toute peur, même inconsciente, est le résultat d’une pensée. La peur généralement répandue dans tous les domaines et la peur psychologique, à l’intérieur du moi, sont toujours la peur de ne pas être. De ne pas être ceci ou cela, ou de ne pas être tout court. La contradiction évidente entre le fait que tout ce qui existe est transitoire et la recherche d’une permanence psychologique, voilà l’origine de la peur. Pour être libéré de la peur, on doit explorer l’idée de per- manence dans sa totalité. L ’homme qui n’a pas d’illusions n’a pas peur. Cela ne veut pas dire qu’il soit cynique, amer ou indifférent.

Carlos Suarès : Cela veut dire qu’il a vu que la structure psychologique sur laquelle il appuie la notion de son identité n’est pas réelle, qu’elle est verbale.

Krishnamurti : Ainsi, nous voici devant un des problèmes majeurs : la mort. Pour comprendre cette question, non pas verbalement mais en fait, je veux dire pour pénétrer en toute réalité le fait de la mort, on doit se débarrasser de tout concept, de toute spéculation, de toute croyance à son sujet, car toute idée que l’on peut avoir là-dessus est engendrée par la peur. Si nous sommes sans peur, vous et moi, nous pouvons poser correctement la question de la mort. Nous ne nous demanderons pas ce qui arrive « après », mais nous explorerons la mort en tant que fait. Pour comprendre ce qu’est la mort, toute mendicité tâtonnante dans les ténèbres doit cesser. Sommes-nous, vous et moi, dans cette disposition d’esprit qui ne cherche pas à savoir ce qu’il y a « après la mort », mais qui se demande ce qu’est la mort ? Voyez-vous la différence ? Si l’on se demande ce qu’il y a « après », c’est parce que l’on ne se demande pas ce que c’est. Et sommes-nous en condition de nous poser cette question ? Peut-on réellement se demander ce qu’est la mort tant que l’on ne se demande pas ce qu’est la vie ? Et est-ce se demander ce qu’est la vie, tant qu’on a des notions, des idées, des théories au sujet de ce qu’elle est ? Quelle est la vie que nous connaissons ? Nous connaissons l’existence d’une conscience qui se débat sans cesse dans toutes sortes de conflits intérieurs et extérieurs.

Déchirée dans ses contradictions, cette existence est con- tenue dans le cercle de ses exigences et de ses obligations, des plaisirs qu’elle recherche et des souffrances qu’elle fuit. Nous sommes entièrement absorbés par un vide intérieur que l’accumulation de possessions matérielles ou mentales ne peut jamais combler. Dans cet état, la question de ce qu’est la mort ne peut pas se poser, parce que la question de ce qu’est la vie ne se pose pas. L’existence que nous connaissons est-elle la vie ? De même, les explications : résurrection des morts, réincarnation, etc., proviennent-elles d’une connaissance de la mort ? Elles ne sont que des projections d’idées que l’on se fait au sujet du fragment d’existence que l’on appelle vie. Mourir à la structure psychologique avec laquelle on s’identifie ; mourir à chaque minute, à chaque journée, à chaque acte que l’on fait, mourir à l’immédiat du plaisir et à la durée de la peine, et savoir tout ce qui est impliqué dans ce mourir ; alors on est apte à poser la question : qu’est-ce que la mort ?

On ne discute pas avec la mort corporelle. Et pourtant, seuls ceux qui savent mourir d’instant en instant peuvent éviter d’entreprendre avec la mort un impossible dialogue. En cette mort perpétuelle est un perpétuel renouveau, une fraîcheur qui n’appartient pas au monde de la continuité dans la Durée. Ce mourir est création. Création est mort et amour.

Les églises ne peuvent rien

Carlos Suarès : J’ai des questions à vous poser au sujet de la religion. Les plus récentes des grandes religions sont tout de même néesà des époques où la Terre était un disque plat, où le soleil parcourait la voÛte du ciel, etc. Jusqu’à une époque récente (Galilée n’est pas loin), elles imposaient par la violence une imagerie enfantine du Cosmos. Aujourd’hui, ne pouvant faire autrement, elles se mettent au pas de la science et se contentent d’avouer que leurs cosmogonies ne sont que symboliques. Mais elles proclament que, malgré cette capitulation, elles sont les dépositaires de vérités éternelles. Qu’en pensez-vous ?

Krishnamurti : Elles poursuivent leur propagande en vue de conquérir un pouvoir sur les consciences. Elles cherchent à s’emparer de l’enfance pour mieux la conditionner.

Les religions des Églises et celles des États proclament la nécessité de toutes les vertus, alors que leur Histoire n’est qu’une série de violences, de terreurs, de tortures, de massacres inimaginables.

Carlos Suarès : Mais ne pensez-vous pas que les Églises aujourd’hui sont moins étroitement militantes ? Ne voyons-nous pas les chefs des plus grandes Églises déclarer que la fraternité humaine est plus importante que le détail des cultes ?

Krishnamurti : Si une déclaration de fraternité est plus importante que le culte, c’est que le culte a perdu de son importance aux yeux mêmes de ses pontifes. Ce prétendu universalisme n’est tout au plus qu’une tolérance. Etre tolérant, c’est à peine tolérer le voisin sous certaines conditions. Toute tolérance est intolérance, de même que la non-violence est violence. En vérité, à notre époque, la religion, en tant que véritable communion de l’homme avec ce qui le dépasse, ne joue pas de rôle dans la marche des affaires humaines. Les organisations religieuses, par contre, sont des instruments politiques et économiques.

Carlos Suarès : Mais ces organisations religieuses ne peuvent-elles pas guider les hommes vers une réalité qui les dépasse ?

Krishnamurti : Non.

Qu’est-ce qu’un esprit libre ?

Carlos Suarès : Passons donc au sentiment religieux. L’homme moderne, qui vit consciemment dans l’univers d’Einstein et non plus dans celui d’Euclide, ne peut-il pas mieux communier avec la réalité de l’univers grâce à une conscience avertie et élargie d’une façon adéquate ?

Krishnamurti : Celui qui veut élargir sa conscience peut aussi bien choisir, parmi les psychodrogues, celle qui lui conviendra le mieux. Quant à mieux communier avec l’univers grâce à une accumulation d’informations et de connaissances scientifiques au sujet de l’atome ou des galaxies, autant dire qu’une immense érudition livresque, au sujet de l’amour, nous fait connaître l’amour. Et d’ailleurs votre homme ultra-moderne, si au courant des dernières découvertes scientifiques, aura-t-il pour autant mis le feu à son univers inconscient ?

Tant qu’une seule parcelle inconsciente subsistera en lui, il projettera une irréalité de symboles et de mots au moyen de laquelle il aura l’illusion de communier avec quelque chose de supérieur.

Carlos Suarès : Ne pensez-vous pas, cependant, qu’une religion de l’avenir sur des bases scientifiques est possible ?

Krishnamurti : Pourquoi parle-t-on de religion d’avenir ? Voyons plutôt ce qu’est la vraie religion. Une religion organisée ne peut produire que des réformes sociales, des changements superficiels. Toute organisation religieuse se situe nécessairement à l’intérieur d’un cadre social. Je parle . d’une révolution religieuse qui ne peut avoir lieu qu’en dehors de la structure psychologique d’une société, quelle qu’elle soit. Un esprit vraiment religieux est dénué de toute peur, car il est libre de toutes les structures que les civilisations ont imposées au cours de millénaires. Un tel esprit est vide, en ce sens qu’il s’est vidé de toutes les influences du passé, collectif et personnel, ainsi que des pressions qu’exerce l’activité du présent qui crée le futur.

Carlos Suarès : Un tel esprit, du fait qu’il s’est vidé de son contenu qui en vérité le contenait, est extraordinairement libre...

Krishnamurti : Il est libre, vif et totalement silencieux. C’est le silence qui importe. C’est un état sans mesure. Alors seulement peut-on voir, mais non en tant qu’expérience, Cela qui n’a pas de nom, qui est au-delàde la pensée, qui est énergie sans cause. A défaut de ce silence créateur, quoi que l’on fasse, il n’y aura sur terre ni fraternité ni paix, c’est-à-dire pas de vraie religion.

Carlos Suarès : Toutes les religions préconisent quelque forme de prière, quelque méthode de contemplation en vue d’entrer en communion avec une réalité supérieure, dont le nom, Dieu, Atman, Cosmos, etc. varie. Par quel acte religieux procédez-vous ? Est-ce que vous priez ?

Krishnamurti : La répétition de mots sanctifiants calme un esprit agité en l’endormant.

La prière est un calmant qui permet de vivre à l’intérieur d’un enclos psychologique sans éprouver le besoin de le mettre en pièces, de le détruire. Le mécanisme de la prière, comme tous les mécanismes, donne des résultats mécaniques. Il n’existe pas de prière capable de transpercer l’ignorance de soi. Toute prière adressée à ce qui est illimité présuppose qu’un esprit limité sait où et comment atteindre l’illimité. Cela veut dire qu’il a des idées, des concepts, des croyances à ce sujet, et qu’il est pris dans tout un système d’explications, dans une prison mentale. Loin de libérer, la prière emprisonne. Or, la liberté est l’essence même de la religion, dans le vrai sens de ce mot. Cette essentielle liberté est déniée par toutes les organisations religieuses, en dépit de ce qu’elles disent. Loin d’être un état de prière, la connaissance de soi est le début de la méditation. Ce n’est ni une accumulation de connaissances sur la psychologie, ni un état de soumission dite religieuse, où l’on espère la grâce. C’est ce qui démolit les disciplines imposées par la Société ou l’Église. C’est un état d’attention et non une concentration sur quoi que ce soit de particulier. Le cerveau étant tranquille et silencieux observe le monde extérieur et ne projette plus aucune imagination ni aucune illusion. Pour observer le mouvement de la vie, il est aussi rapide qu’elle, actif et sans direction. Alors seulement, l’immesurable, l’intemporel, l’infini peut naître. C’est cela, la vraie religion.

Ce qui reste à éveiller

Carlos Suarès : Pensez-vous qu’une pensée collective, qu’une intelligence collective, ayant enregistré et synthétisé les récentes acquisitions de toutes les sciences, si elle pouvait se constituer, serait à même de guider l’humanité vers une saine évolution ?

Krishnamurti : Du char à boeufs à la fusée astronautique la progression est due à une certaine partie du cerveau. Se développerait-elle, cette partie, encore des millions de fois, elle ne ferait pas avancer d’un pas le problème fondamental que se pose la conscience humaine à son propre sujet. Et elle se développera. Ce processus est irréversible et nécessaire. Mais il existe une autre partie du cerveau qui n’est pas éveillée et que nous pouvons vitaliser dès aujourd’hui. Cet éveil n’est pas une question de temps. C’est une explosion révolutionnaire qui, aux sources de toute chose, surgit et empêche que se cristallise, que se durcisse, par les dépôts du passé, une structure psychologique. Cette lucidité aborde chaque problème au fur et à mesure qu’il se présente, et l’importance du problème devient secondaire. La liberté et la paix ne pourront s’instaurer dans le monde que si ce surgissement, qui est énergie sans cause, ni individuelle ni collective, est vivant.