lundi 16 février 2009

Eric Baret


De l'abandon
de Éric Baret

Nourri de la tradition non-dualiste du shivaïsme du Cachemire, Éric Baret renvoie inlassablement ses auditeurs à l’observation calme et patiente du ressenti de leurs émotions, à l’Écoute.
La vision déroutante mais libératrice qui en découle, que l’origine de nos peurs et de nos souffrances est imaginaire, nous mène à l’abandon de nos prétentions à toujours savoir et vouloir.
Les entretiens consignés dans ce livre sont une invitation à nous abandonner humblement à la vie, à ne faire qu’un avec la vie, à célébrer la vie.


Extrait du titre

Introduction

Gloire à Celui
qui n’a pas établi de chemin pour Le connaître,
si ce n’est l’incapacité à Le connaître.
Ibn Arabi : Les illuminations de la Mecque


Fruit de la peur, l’impulsion de savoir et de vouloir est la racine de nos souffrances psychologiques. Notre existence n’est souvent qu’une lutte pour faire triompher cette affirmation de superficialité. La recherche constante de sécurité est l’obstacle essentiel à la révélation d’une liberté qui nous sollicite pourtant à chaque instant de ce que nous appelons la vie ordinaire.

Laisser le monde libre de nos projections est l’art suprême exprimé par les grandes traditions spirituelles. Cette écoute sans appropriation est la solution à nos conflits imaginaires, mais bien réels dans notre codification de la vie.
Redoutée par notre psychisme policé, l’émotion se trouve à la source de toute perception. Accueillie sans réserve, cette énergie se libère de ses causes apparentes et devient le chant de la vie, silence de la personne. Écho de la condamnation originelle et sans appel à la joie, notre misère apparaît alors comme le deuxième fils d’une femme stérile.
Fin de toute pensée intentionnelle, cette alchimie de l’émotion constitue le cœur de la tradition du shivaïsme non duel cachemirien.

Ces entretiens nous trouvent au centre de nos préoccupations profanes qui, dans notre accueil, s’avèrent être la porte de l’essentiel. Balayée par le feu de l’instant, toute résistance à la vie sans conclusion, au non-savoir cher à Jean Klein, se révèle un combat sans espoir.

Le soufre rouge serait-il ailleurs que dans notre Présence ?

Chapitre 1

Dans le silence de l’intimité

La Sécurité vous a égaré.
Coran

La sécurité dans laquelle se complaisent les âmes s’oppose à l’intimité de Dieu. Cette vanité procure au serviteur le sentiment de bien-être lorsqu’il s’y laisse aller. Alors il ne sera jamais heureux.
En effet, la sécurité détruit la vie spirituelle et ruine l’homme qui s’y complaît en lui faisant gaspiller son temps. Et lorsque celui-ci en revient malgré lui, il s’aperçoit qu’il a les mains vides et n’a rien obtenu.
Ibn Arabi : Le livre des Théophanies

Nos réunions ne se situent pas dans un contexte de spiritualité, d’enseignement, de compréhension, car tous ces éléments participent des voies progressives. Les événements de la vie sont la voie, laquelle apparaît et disparaît dans le même instant. Il n’y a aucune place pour un accomplissement, pour une appropriation. Dans la mesure où elle n’attend aucune réponse informative, toute question est bienvenue.
Est-il possible de discerner les moments propices pour changer une situation, quand on pense pouvoir l’améliorer, ou faut-il laisser faire, laisser venir sans agir. Peut-on travailler là-dessus ?
Vous pouvez vous rendre compte qu’agir ou vous rendre disponible à la situation n’est pas de votre ressort. Parfois vous aurez la capacité d’écouter une situation : vous vous trouverez alors libre d’agir ou non, la situation sera l’action. D’autres fois vous ne pourrez que constater votre manque d’écoute, le commentaire idéologique que vous surimposez à la situation : vous prétendez savoir ce qui est mieux, cette prétention est une action.
Vous ne pouvez pas décider de réagir ou d’écouter. La vie ne vous accorde pas semblable liberté. Constatez les moments d’écoute comme les moments de réaction.
L’idée d’une autonomie personnelle qui nous ferait agir ou non n’est qu’un conte de fées.
Je suis interpellé par un mot que vous avez prononcé plus tôt : « non-accomplissement. » Pourrait-on dire que l’on peut passer sa vie à réussir à échouer et que cela serait aussi une voie d’accomplissement… parce que ce non-accomplissement laisse un goût amer et amène à se poser beaucoup de questions sur le sens de sa vie ?
Vous pouvez passer votre vie à vous imaginer réussir ou rater. Tout ceci n’est qu’idéologie : vous ne pouvez ni réussir ni rater quoi que ce soit. Un jour vous serez las d’imaginer. À cet instant, vos réussites et vos échecs imaginaires, vos fantasmes de réussites et d’échecs futurs s’élimineront aussi. Voilà l’accomplissement, il n’y en a pas d’autre. C’est cela qu’il faut laisser s’installer en nous. Pas de place pour un regret, un espoir ou une amertume : tout cela est une forme d’agitation. Restez tranquille, clair. La vie se déroule en vous, vous n’êtes pas dans la vie.
S’il n’y a pas d’accomplissement, il n’y a pas d’évolution non plus?
Il n’y a pas d’évolution psychologique. Le vieillard n’est pas plus que l’enfant : c’est une autre expression de la vie. Il n’est pas moins non plus lorsqu’il perd sa force, son intelligence, sa mémoire et sa santé.
Quand le vieillard perd pied, qu’il perd la mémoire, il est moins conscient, non ?
Conscience relative, car il n’était pas conscient. Il s’est imaginé réussir et rater des choses – ce qui est de l’inconscience. Il s’est imaginé avoir un nom, décider de ses actes… Il s’est imaginé toute sa vie. Ce n’est pas parce qu’il oublie cet imaginaire qu’il y a un moins. Il retrouve quelque chose d’essentiel, sans mémoire, sans appropriation.
Il est bon d’observer combien la vue d’un vieillard qui devient sénile nous percute. Pourquoi est-ce si difficile ? Qu’est-ce qui m’effraie ? Je suis remis en question. Je m’aperçois que je vais être comme cela et que je ne vais plus pouvoir prétendre – prétendre ma réussite, mes échecs. Je vais être obligé d’abdiquer ma chère vie, ma chère identification à moi-même. C’est cela qui m’est pénible.
Laissons le vieillard tranquille de nos projections, de nos peurs. Le vieillard va très bien : c’est nous qui avons peur. Un saumon en fin de vie n’est pas moins que dans sa splendeur. La dégénérescence, sur un certain plan, fait partie de notre processus biologique. Il y a autant de beauté dans quelqu’un qui meurt que dans quelqu’un qui naît.
S’il n’y a pas d’accomplissement, à quoi me sert ma conscience ?
La conscience ne vous sert à rien. Ce n’est pas un objet destiné à vous stimuler psychologiquement. Ce n’est pas une voiture rouge, un mari ou un chien. Elle n’est pas là pour servir : elle est votre émotion fondamentale, elle vous pousse à vous chercher constamment à travers les situations.
...




Aucun commentaire:

Partager