mardi 24 novembre 2009

Éric Baret





Il n'y a rien à comprendre !


« Comprendre quelque chose dans le sens profond veut dire que la compréhension s'élimine : le concept se résorbe. Ce que l'on comprend n'a aucun sens. En sortant d'une exposition de peinture, très vite, les images des tableaux vous quittent, mais la beauté ne vous quitte pas. Continuer de voir l'image serait un obstacle à la beauté. En quittant l'opéra, continuer à entendre les sonorités empêche de goûter la musique.

Pour une conversation, c'est la même chose. Une conversation est une œuvre d'art : rien n'est affirmé, ce sont des mouvements qui ont lieu dans l'espace. Ces mouvements sont là pour faire sentir l'espace. Ce que l'on dit est complètement gratuit. On pourrait parler de n'importe quoi. Si on veut comprendre, on reste au niveau de la discussion et c'est vraiment une perte de temps. Si l'on accepte le jeu, que ce que l'on dit ou fait n'a aucune importance, un goût, une ambiance restent. Lorsque vous vous trouvez dans telle ou telle situation, votre attitude peut participer de cette ambiance. Cela va se transposer. Ce qui prouve qu'il y a compréhension est cette faculté de pouvoir transposer à d'autres niveaux.

L'objet de la compréhension n'a aucune importance. L'important c'est une compréhension non objective où rien n'est compris. Allez voir une exposition, sans but. Le tableau ou la sculpture qui vous amène à la beauté n'a aucune importance : ce n'est pas ce que vous rapportez avec vous. Ce qui vous reste, c'est la beauté. »


« Oubliez la fleur et gardez son parfum. »
Jean Klein

« Dans une discussion [...], le but n'est pas dans les arguments qui peuvent être changés. Le but est de trouver ce courant, cette ouverture dans laquelle ce que l'on dit a très peu d'importance. Ce qui reste est ce sentiment d'ouverture. Ce n'est pas quelque chose que l'on apprend : l'ouverture fait l'unité de l'humain. Nous l'avons en commun. Si nous pouvons aimer un autre être humain, un chien, un chat, c'est grâce à cette ouverture commune à tous. Ce n'est pas quelque chose qui est à l'extérieur, qui est transmis ou qui s'apprend, c'est l'essence même de la vie. Une conversation au sens traditionnel sert uniquement à tendre vers cette ouverture. Oubliez tous les arguments, demain, on pourra dire tout autre chose. L'essentiel est ce sentiment que la compréhension s'arrête avant la vraie compréhension. Finalement, il faudrait se quitter avant de comprendre quoi que ce soit.

Comprendre est violence, ramener l’inconnu au niveau du connu, des limitations, de la mémoire. Il n'y a rien qui puisse être compris. Restez toujours en deçà de la compréhension. Quand vous avez cette ouverture, rien ne se conclut. Quand vous dites : “Je suis d’accord, j’ai compris”, vous êtes tombé dans le piège, il y a limitation.

Pourtant, quand on vous écoute, on a l'impression que vous avez compris quelque chose.

On ne peut rien comprendre. Quand vous êtes dans la situation, qu’y a-t-il à comprendre ? La situation se conclut dans votre écoute mais personne ne peut la comprendre. Vous pouvez uniquement avoir les mains vides. Se rendre compte que tout ce que vous projetez, tout ce que vous pouvez penser, est ce qui vous empêche d’être profondément dans la situation, de communiquer.

Pour communiquer, il faut être libre de tout passé, de toute référence. Vous vous rendrez compte alors que toute votre connaissance, toute votre compréhension sont l’obstacle à une vraie communication. Il y a des moments où, naturellement, cette conceptualisation, cette idée de comprendre ne sont plus là. Vous pouvez alors regarder une œuvre d’art, écouter une situation. Tout l'art traditionnel pointe vers cette ouverture. [...] Tous les moments où vous regardez sans vouloir comprendre, vous êtes en contact.

Le dialogue existe pour que nous puissions comprendre qu'il n'y a rien à comprendre, cela veut-il dire que nous n'avons pas besoin de parler ?

Absolument ! Le mot peut parfois venir, mais si vous vous réunissez avec des amis pendant deux heures sans parler, il ne manque rien. Vous quittez vos amis avec la même ouverture. Ce que l'on vous a dit, vous l'auriez tôt ou tard découvert. Pour le plaisir momentané, on peut surimposer à la tranquillité des questions et des réponses. Ce n'est pas nécessaire. Ce qui est compris ne se situe pas au niveau de la pensée ou du concept. Cette ouverture permet de rencontrer les autres, le monde ; elle ne vient pas d'un raisonnement. Le raisonnement ne peut pas vous amener à l'état d'ouverture, il est constamment un obstacle. Le dialogue n'a de valeur que s'il pointe vers cette ouverture, sinon c'est toujours une forme de distraction.

Finalement, ce que l'on dit est toujours à côté, puisque les situations de la vie ne se répètent jamais. On ne peut pas vous dire comment aborder une situation, car chaque situation est neuve. On peut seulement tendre vers cette ouverture et c'est dans cette dernière que vous allez trouver la juste actualisation. On ne peut jamais dire à quelqu'un quoi faire dans une situation. C'est un non-sens. On peut vous dire comment être ouvert à la nouveauté de la situation et, selon vos capacités, vous agirez de telle ou telle manière. Si on se fixe sur une formulation, on va tenter d'appliquer ce qui est dit à une autre situation et ce sera toujours de l'à peu près. Il n'y aura ni transposition, ni intégration. [Mais si] on oublie le concept, l'œuvre d'art, ce qui a été exprimé ; il ne reste que l'essentiel.

Avec des patients, ne pensez pas à ce que l'on a dit. Il peut arriver que, naturellement, certains éléments reviennent. Ce seront davantage des sensations. Vous vous rendrez compte des peurs, des différents éléments qui composent la situation, plutôt que de tenter de mettre en pratique telle ou telle chose qui, finalement, n'est pas essentielle. On a toujours le réflexe de vouloir comprendre et de penser que l’on a compris. Ce réflexe vient de la peur. C'est cela le début de la schizophrénie. »


Eric Baret


Pour découvrir, dans la lignée de Jean Klein, l'approche particulièrement percutante
et radicale (pour l'ego) de Eric Baret, je vous recommande :

LE SACRE DU DRAGON VERT
Pour la joie de ne rien être
(Almora)

et

DE L'ABANDON
(Les Deux Océans)






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