jeudi 29 décembre 2011

Marigal


Voie d’éveil, voix de femme

Rencontre avec Marigal, propos recueillis par Bruno Solt

Chercheur en physique nucléaire, c’est un esprit rationnel. Elle n’était pas prédisposée à vivre une expérience spirituelle. Pourtant, telle une grâce, « cela » lui est arrivé.



Il est des voix claires, voix de femmes qui sont autant d’invitations au voyage intérieur. Voyage sans itinéraire au cours duquel se révèle la véritable nature humaine. Parmi ces témoignages on pense au journal d’Etty Hillsum (Une vie bouleversée, éd. du Seuil), à celui d’Irina Tweedi (L’Abîmes de feu, éd. L’Originel). Pour Marigal, quelques heures dans un « état de grâce » inattendu furent le point de départ d’une quête personnelle qui, restée jusque-là à l’arrière plan, a pris soudain une forme concrète. Elle raconte son itinéraire intérieur dans un livre, Voyage vers l’insaisissable, témoignage d’une incroyable beauté dans sa simplicité.

Nouvelles Clés : Au cours de votre vie, rien ne semblait vous destiner à vivre tout ce que vous racontez dans votre livre.
Marigal : Enfant, j’avais vécu à plusieurs reprises des expériences de modification d’état de conscience. Je ressentais ce processus comme normal. C’était dans l’ordre des choses.
Le jour où cela s’est à nouveau imposé en moi, je disposais de temps pour m’y consacrer pleinement.
Un dimanche d’automne à la campagne, quelques amis sont à la maison et, le repas terminé, certains se préparent à faire une promenade dans les bois, d’autres à passer l’après-midi à bavarder devant le feu de cheminée. Je suis dans la cuisine pour effectuer quelques rangements avant de les rejoindre lorsque, soudain, je prends conscience que quelque chose est changé, différent. Tout est net, clair, limpide, immédiat, comme si un voile avait été enlevé, comme si une vitre avait disparu. Je n’ai plus l’impression de regarder autour de moi, le centre du regard a disparu, « je » ne suis plus dans le regard. Les autres, le monde qui m’entoure, le personnage que je suis participent d’une même vie, d’une même substance, sans séparation, sans rupture, dans un même mouvement fluide et harmonieux. Les gestes coutumiers se déroulent d’eux-mêmes, simples, faciles, portés par le silence intérieur intensément présent. Silence et amour infini qui émane de sa propre nature, irradie de lui-même et de toute chose. L’apparence du monde n’a pas changé, mais le monde vit autrement, habité par ce silence et cet amour qui sont le cœur de toute chose et de toute vie. Le personnage (que je suis) n’a pas changé, mais « je » n’est plus dans le personnage, remplacé par ce silence et cet amour qui rayonne et chante à l’infini. J’en suis totalement abasourdie. Je ne comprends pas ce qui a pu se passer : comment l’esprit, sans se diviser, peut-il aller dans deux directions différentes, se rejoindre lui-même et se retrouver UN, Infini à l’infini, béatitude dans la lumière ?
Et pourtant, c’est tout à fait clair, aussi simple et évident que d’ouvrir et fermer les yeux. Cela dure quelques minutes ou quelques heures, et j’essaie de comprendre ce qui se passe, de sentir la manière dont je fonctionne dans ces moments-là.
Au début, dès que je regarde le processus, il disparaît ; mais en essayant de l’observer d’une façon plus légère - du coin de l’œil - j’arrive à l’apprivoiser. Et, avec un peu d’habitude et de persévérance, cette ouverture est là pour de longs moments : moments de perfection, d’harmonie totale, de félicité qui m’aideront à reprendre pied quand tout, y compris moi-même, semblera se disloquer, voler en éclats ; garde-fou précieux et efficace face aux paradis les plus merveilleux et les enfers les plus abominables. Car si l’on est gratifié des plus grandes béatitudes, on rencontre aussi d’innombrables forces obscures, agressives et terrifiantes, sans formes définies, sans images mais pourtant très concrètes, qui pourraient rivaliser avec tous les démons, dragons et monstres racontés ici ou là, qui cherchent à vous écraser, vous rompre, vous anéantir. Ce serait la terreur absolue si, alors que le corps, le cerveau et la sensibilité passent par toutes sortes d’horreurs, l’esprit en éveil ne restait immobile, intouché.
Lorsque cet état de conscience s’est imposé en moi, j’ai simplement ressenti un besoin extrême de l’approfondir en me disant qu’un être humain normal doit vivre ainsi. Vivre cet état béatifique où rien ne manque. Tout est à sa place ! Il n’y a rien à ajouter, ni à enlever. Tout prend du relief. C’est une façon différente de se situer dans la vie. À l’époque, j’étais entourée de personnes qui s’intéressaient au bouddhisme, à l’hindouisme, mais aussi à la mystique chrétienne.
Bien souvent elles parlaient de réalisation, de transcendance, d’effacement de l’ego... autant de concepts qui me paraissaient étranges et ne m’interpellaient guère. Enfant, il me fallait peu de choses pour être émerveillée et je pense que l’on naît avec cette faculté plus ou moins développée. À ceci s’ajoutait une hypersensibilité qui aurait pu être jugée presque maladive. Ce sont ces capacités d’émerveillement et de sensibilité à la vie qui expliqueraient le mieux la préparation à ce bouleversement intérieur.
Heureusement, ma formation scientifique m’a permis de garder les pieds sur terre. J’ai pu ainsi observer ce processus de transformation intérieure comme si j’étais dans un laboratoire en train de contempler la vie sous un microscope. Pour cela, il me fallait être rigoureuse, logique, observer sans rien ajouter, ni supprimer quoi que ce soit. En même temps, observer attentivement tout ce qu’il est possible d’observer tout en restant complètement détachée et immobile.
D’autre part, le seul moyen qui m’apparut pouvoir être efficace dans ce sens est la méditation. Je n’avais pas d’expérience dans ce domaine, ni d’idée particulière sur le pourquoi et le comment de cette pratique, mais en lui donnant le sens de « se diriger vers le dedans », « aller vers l’intérieur », cela semblait être le moyen qui pourrait m’être utile pour ce que je cherchais - d’autant que je n’en voyais pas d’autre. Je ne savais pas trop comment m’y prendre, je savais seulement qu’il fallait dépasser le plan habituel de mon champ de vision, aller au-delà de mon propre regard, ne plus être dans le regard. Il fallait donc trouver un moyen de « quitter » le regard. Associant regard, vision et cerveau, c’était donc dans le cerveau que devait se trouver le cœur de l’affaire. Associant de même cerveau et mental, c’est peut-être par là que je pourrais trouver le fil qui me mènerait là où je voulais en venir.
Aussi je commençais à observer comment fonctionne le mental. Une véritable pelote de nœuds faits d’émotions, de sensations, de sentiments, de pensées qui se mêlent, interfèrent, s’interpénètrent, s’embrouillent et prolongent leurs antennes dans toute la personne. Essayer de voir clair dans tout cela, démêler cet écheveau sans fin, observer, sentir, voir le déroulement d’une émotion, d’un sentiment, d’une pensée ou de tout autre mouvement mental, affectif, physiologique devient possible avec une attention, une vigilance agile et sans cesse en éveil ; également un détachement, une impassibilité, une immobilité d’une part de soi-même qui pourtant cherche à interférer, récupérer, retrouver ce terrain connu que l’on essaie justement de traverser.

N. C. : À l’origine vous n’aviez pas un grand intérêt pour les questions d’ordre spirituel..
Marigal : Non ! À cette époque, j’étais même plutôt critique. L’éducation reçue lors de mes études chez les religieuses avait plus contribué à me remplir le crâne d’idées fausses et préconçues qui masquaient cette capacité à voir les choses telles qu’elles sont. Par la suite, j’étais pourtant entourée de personnes sincères dans leur démarche spirituelle, mais la manière dont elles vivaient me paraissait complètement saugrenue et aux antipodes de mes préoccupations intérieures. Leur comportement concernait davantage le domaine psychologique que spirituel. Plus elles s’interrogeaient sur le sens du désir, de l’ego... moins je voyais la relation entre ce qu’elles disaient et ce que je vivais. Pour moi, l’ego, il y en a ou il n’y en a pas. S’il n’y en a pas à quoi bon chercher à le diminuer ? Et puis, s’il n’y a plus de désirs, on n’accomplit jamais rien. C’est comme être réduit à une bûche, à un amas de protéines. Leurs questions avaient une valeur, mais leur façon de se les poser était maladroite, voire fausse.

N. C. : Comment expliquez-vous le désir ?
Marigal : Le désir n’est qu’une déformation du désir premier de retrouver l’Absolu, mais comme nous sommes tordus, nous utilisons des moyens tordus. À quoi bon vouloir ne plus avoir de désirs, alors que l’on ne peut travailler qu’avec ce que l’on a sous la main ? Pourquoi vouloir être libéré des désirs quand ils ne cherchent qu’a s’exprimer ? Chaque petit désir : le sexe, l’argent... ne sont que des à-côtés du grand désir de l’Un. Mais nous sommes si égocentrés, étriqués dans notre façon de voir la Vie et de la vivre que nous ne voyons que les petits à-côtés. Le plus grand bonheur, c’est d’être là, dans le sens de la vie, et de répondre à sa demande. Hélas, comme nous ne sommes pas assez sensibles et que nous nous refusons à sentir l’essentiel, nous courons perpétuellement après des chimères. Même l’amour n’est que le désir de l’Un.

N. C. : Quand cet état se révèle, subsiste-t-il des désirs ?
Marigal : Sur l’instant il ne subsiste rien, car il n’y a plus d’individualité. Cependant, on ne reste pas en permanence dans cet état, même si une part de soi s’y trouve.
Il faut différencier notre côté perceptif, qui se réfère au côté intuitif et impersonnel, et le côté discursif avec tout son bagage mental et intellectuel. Le désir apparaît à l’instant ou le mental embraye sur une intuition. En réalité on ne peut pas dire que les désirs disparaissent, car si on apprécie les belles choses on les désirera - cela fait partie de notre être. Nous ne sommes que l’expression du désir de l’univers.

N. C. : Quelle différenciation faites-vous entre le mental perceptif et le mental discursif ? Marigal : J’espère pouvoir m’étendre un jour sur ce thème, il explique bien des choses. Cette différenciation permet de comprendre où commence et où finit l’ego. Où commence et finit le désir. On observe que le mental perceptif peut se cultiver comme a pu se cultiver le mental discursif. Seules les méthodes diffèrent. Ce n’est pas parce qu’une personne est un génie intellectuel qu’elle vivra un grand éveil. Elle l’exprimera seulement d’une façon plus extraordinaire. M. Lambda pourra être aussi éveillé que Krishnamurti, même s’il est moins doué pour le faire partager. Ce ne sont pas forcément les hauts responsables d’un ashram ou d’un monastère zen ou chrétien qui sont les plus éveillés. Il y a des disciples qui sont spirituellement aussi évolués que leur maître. Seul leur manque ce don pédagogique pour enseigner, ou peut-être ont-ils moins étudié.

N. C. : Sur le plan spirituel, tous les hommes sont-ils aptes tôt ou tard à connaître cet état d’éveil, ou existe-t-il une prédestination ?
Marigal : Un grand nombre de personnes vivent des expériences d’ordre spirituel qu’elles ne reconnaissent pas comme telles. Et soudain quelqu’un va en vivre une avec plus d’envergure, car il est plus sensible et prédisposé à l’intégrer. En réalité, il ne s’agit pas d’une prédestination, mais bien d’une prédisposition permettant l’avènement de cette prise de conscience. Dans ce processus, il n’y a aucune logique, cela peut se produire de différentes façons.

N. C. : Quelles sont les facultés requises pour vivre cette expérience spirituelle ? Une maturité profonde est-elle nécessaire ?
Marigal : La seule faculté, c’est d’être en accord avec quelque chose de plus grand, de plus vaste que soi. Pour apprendre à lire il faut connaître l’alphabet. En spiritualité, c’est pareil. On commence par vivre une ouverture de conscience et si on reste sensible à ce processus, peu à peu le regard sur le monde devient plus vaste, plus profond. La nature des choses et des événements prend un relief différent. Plus on lâche le côté matériel, physique et intellectuel, plus l’ouverture est grande. Cette prise de conscience ne peut se produire que grâce à une grande prédisposition à ressentir les choses, à « laisser faire », à abandonner.
Alors la conscience se déploie, s’épanouit. Quant à la maturité, elle n’est ni mentale ni intellectuelle. Il n’y a aucune participation du mental discursif. On peut être limité intellectuellement et vivre une grande ouverture spirituelle. Dans ce cas, la personne aura du mal à en parler, mais son vécu n’en sera pas moins authentique.






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