dimanche 2 octobre 2011

Karl Renz




Pour en finir avec l'éveil
et autres conceptions erronées de Karl Renz
traduit de l'allemand par Marie-Béatrice Jehl


Né dans la région du Weserbergland en Poméranie Karl Renz a reçu une formation d’agriculteur, puis d’artiste. Depuis 1980, il vit à Berlin et aux Canaries, où il peint et fait de la musique. Vers 1980, il a connu sa première expérience de mort, et prit conscience de l’immortalité de l’être. Ensuite, pendant plusieurs années, il a souffert de migraines et connu de douloureuses transformations corporelles - jusqu’à ce que l’éternel maintenant, l’intemporalité soit réalisé dans toutes les cellules de son corps de conscience. « La pure lumière, comme par explosions, se répandait dans l’occiput ; toute ma perception était pleine de cette lumière. Dans l’acceptation totale de ce qui est, le temps disparaissait, et seule demeurait la connaissance selon laquelle ce que je suis précède le temps. »
Karl Renz donne des entretiens dans différents pays d’Europe, en Amérique du Nord et en Amérique du Sud, en Australie, en Inde et en Israël.

Extrait

Préambule

Bienvenue, bienvenue à la foire de la vie ! Mais je vois que tu as déjà pris place sur son carrousel ! Ce que tu conduis bien ! Ta voiture est aérodynamique, munie d’une pédale d’accélération et d’un frein ! Mais avant tout d’un volant ! ce qui permet toutes sortes de manœuvres, et tu ne t’en prives pas ! Or, curieusement, l’engin ne cesse de tourner en rond ! Tu donnes des coups de volant, à gauche, à droite ; tu freines, tu te démènes, mais jamais ne changes de direction.
Ton moi, ledit ego, fonctionne de façon analogue : il va à gauche, à droite, sans toujours être content du résultat, de sorte qu’il finit par se dire : « Voyons ce que font les autres, comment ils s’y prennent ! Par exemple, le gars qui est assis là-bas !» Il prend décidément bien les virages. Tu l’imites, mais rien n’y fait : tu continues de tourner en rond. De temps à autre, le carrousel s’arrête, et tu fais une courte pause. C’est le bardo des Tibétains. Puis tu te mets en quête d’un nouveau véhicule. « Cette fois ce sera peut-être un cheval. J’ai besoin de récupérer. Sans doute en ai-je décidé ainsi !» C’est prudent de ta part, ou bien vraiment sage. En fin de compte tu empruntes une trottinette. Tous ces tours de manège t’ont à vrai dire épuisé, et tu te sens plein d’humilité, de modestie.
Ces inlassables tourner en rond ont néanmoins mûri ton moi, et il advient que tu avances dans la même direction que le carrousel lui-même. Tu t’écries alors sur un ton de triomphe : « Cette fois-ci j’ai manoeuvré avec adresse ! Il me semble avoir enfin pigé ! Tu as fini par comprendre comment tout ça fonctionne. « Voyez, j’ai le contrôle sur tout !» Tu te sens en harmonie avec le cosmos, en accord avec toute la création. Et un moi accordé de cette façon-là se meut dans la même direction que le carrousel. « Regardez ! regardez comme je suis doué pour la conduite ! Le carrousel tourne selon la direction que je lui imprime ! Ici, moi, regardez donc ! » Celui qui maîtrise l’art de la conduite de façon aussi incomparable est en mesure de dire aux autres comment ils doivent s’y prendre pour arriver au même résultat - « faites donc comme moi ! »
À présent, tu es un conducteur ayant atteint le plein éveil. «Tous à sa suite !» peut-on entendre avec enthousiasme. Le mieux est d’emprunter un autobus : « Venez tous, prenez place derrière moi ! Le carrousel de la vie et moi ne faisons qu’un ! » C’est ainsi que l’on devient un guru. Si tu veux agir avec plus de discrétion, tu peux naturellement aussi envisager une autre fonction, tout aussi importante, par exemple de conduire la voiture des sapeurs-pompiers, ou bien une ambulance - ou encore suivre l’ambulance pour des raisons de sécurité.
En tout cas, il importe de garder une vue panoramique quoi qu’il advienne, d’accélérer et de freiner au bon moment et, par-dessus tout, de conduire avec adresse - cela facilite la tâche de tout le monde. Tu garderas ton véhicule parfaitement sur la voie et contribueras à ce que le carrousel ne dévie pas de sa trajectoire. Si seulement tout le monde pouvait conduire avec autant d’habileté ! Tu as la pleine maîtrise de ton véhicule.
Mais un jour le conducteur lâche prise par inadvertance, et tu constates, stupéfait, que l’engin fonctionne tout seul ! Il se meut sans ton intervention ! Vraiment, il tourne tout seul. Le Soi tourne, il n’y a à faire aucun effort. Tu peux te reculer et goûter l’ensemble. Le bonheur est là sans cesse, de façon immédiate.



Chapitre I


Cela sert à quoi de venir ici ?

Pourquoi es-tu assis là devant ?

Question : Qu’est-ce qui détermine que tu sois assis là devant, et moi là derrière, face à toi ?

Réponse : Ce qui t’a fait asseoir là où tu es m’a également fait asseoir là où je suis. J’ignore toutefois ce que c’est. Ce n’est pas une entité agissante et c’est dépourvu de direction, d’intention. C’est le sans-volonté qui apparaît spontanément sous deux aspects différents.

Q : Nous pourrions donc échanger nos places ?

R : Naturellement. Cela ferait également partie de la mise en scène. La conscience joue tous les rôles : le monde, l’espace, le temps. Ici, dans cette assemblée, chaque personnage est joué par la conscience. Celui qui parle et ceux qui écoutent sont une et même chose. Tout est conscience, il n’y a pas de séparation.

Q : Il y a similitude de conscience chez tous.

R : Non pas similitude, mais identité. Rien n’est séparé.

Q : Mais la conscience devant nous joue le rôle d’un éveillé.

R : Non, simplement le rôle d’une tasse. Il n’y a pas d’éveillé parmi nous - ailleurs non plus, du reste. Une tasse ne connaîtra jamais l’illumination ; ce n’est qu’une forme, une manifestation. Et le moi est pareillement une forme. Je suis comparable à une tasse et tout aussi impuissant dans l’éveil que nous tous ici. Nous sommes absolument impuissants.

Q : Cette soirée promet donc être amusante, puisqu’il n’y a rien à clarifier ?

R : Oui, il n’y a pas d’efforts à déployer - rien n’est à emporter ou à apporter. Quand tu te surprends à faire des efforts, c’est que tu cherches à emporter quelque chose pour toi-même. Tu veux clarifier inutilement quelque chose, clarifier quelque chose qui est déjà d’une clarté absolue, créant ainsi de la surchauffe.

Q : Attendre de l’aide pour le quotidien, serait-ce interdit ?

R : Bien sûr que non. Mais sais-tu ce qu’est l’aide absolue ? C’est reconnaître qu’il n’y a pas de quotidien. Il n’y a que l’éternel présent, ce que tu es, où rien n’apparaît ni ne disparaît jamais.

Q : Cette réponse ne m’est d’aucune utilité !

R : Cela n’a pas à être utile, car tu ne pourrais rien faire avec, parce que tout se fait avec toi-même - par toi-même et avec toi-même. Tu es la source d’où tout jaillit. Tu es tout cela, où est le quotidien ? Tout est éternel présent de ton existence absolue.

Q : Absolu, total, rien, présent. Il y a tout de même des bouts de connaissance qui nous procurent de l’oxygène !

R : L’air que tu inspires doit de nouveau être expiré, et l’aide reçue ne dure qu’un temps. Ce qui peut s’éveiller se rendort. Il faudrait t’en préoccuper sans arrêt, mais tu n’as pas à t’en préoccuper, ce n’est pas la réalité. La réalité est ce qui jamais n’apparaît ni ne disparaît, qui est en dehors du temps et n’exige aucun faire. Sois ce que tu es, avant d’être ce qui est ou n’est pas.

Q : C’est ce que je vais faire. C’est une description extraordinairement utile !
R : Ce n’est pas une description. Et rien n’est à faire.

Q : C’est bien ce que je voulais dire.

R : Cela réfère à quelque chose d’indescriptible, qui se décrit tout seul, en tout et en rien. Quelque indication que je donne, elle se réfère à moi, à ce qui est. Je ne peux passer à côté de moi. Je ne peux pointer qu’en direction de moi-même. Le Soi n’est absent d’aucune direction.

Q : Moi aussi je suis le Soi ?

R : Oui, c’est pourquoi tu peux venir t’asseoir devant.


Ce qui vraiment se passe ici

Question : Il se passe vraiment quelque chose ici. Quelque chose se transmet, avec ou sans mots. Cela s’empare de vous et reste avec vous.

Réponse (Karl) : Ta carapace disparaît pendant un moment - ton filtre conceptuel - et il n’y a plus qu’inconnaissance. Te voilà nu, sans définition de toi-même. Et cette nudité demeure, qui se connaît elle-même. En elle, aucune pensée ne peut subsister, elles sont emportées par les paroles. Les paroles balaient tes conceptions, en tout cas pour un moment, car ensuite elles refont surface. Mais après quelque temps il se peut que tu reconnaisses les pensées, les idées pour ce qu’elles sont.

Q : Et cette connaissance a son utilité ?

R : Pas si le connaissant subsiste.

Q : C’est exact. Le connaissant c’est moi - c’est effectivement moi qui voudrais qu’elle serve à quelque chose.


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