vendredi 17 juin 2011

Chamanisme


Chamanes au fil du temps


Entretien avec Francis Huxley et Jeremy Narby


La façon dont la civilisation occidentale regarde et juge les “sorciers”, les “féticheurs” et autres “hommes-médecine” survivants de la préhistoire a considérablement évolué depuis le début de l’ère moderne. En 1557, le missionnaire français André Thévet, découvrant les “prêtres” de la forêt amazonienne, les décrit comme des “ministres du diable.” Trois siècles et demi plus tard, en 1887, l’anthropologue germano-américain Franz Boas, étudiant les rituels des Inuits du Groenland, et analysant les connaissances psychiques et religieuses qu’ils impliquent, constate que celles-ci sont fondées sur un fonctionnement humain en tous points semblable à celui des Occidentaux.
Il fallait jeter un regard panoramique sur cette évolution : voilà qui est fait. Incarnant deux générations de la “nouvelle anthropologie” - celle qui ose franchir la frontière entre observateur et observé - Francis Huxley et Jeremy Narby ont parcouru le monde entier à la recherche de tous les carnets de note concernant ce que Mircea Eliade appelle l’“âge chamanique”. Rassemblant des dizaines de textes, des premiers rapports de voyage des jésuites aux thèses de Carlos Castaneda en passant par les analyses de Claude Lévi-Strauss, Chamanes au fil du temps (Coll. Clés, éd. Albin Michel) est la première anthologie systématique des commentaires occidentaux sur les pratiques chamaniques qui ont eu cours lors des cinq cents dernières années.

Chamanes au fil du temps - éd. Albin Michel
Nouvelles Clés : Il n’existait donc pas d’anthologie de ce genre ?
Jeremy Narby : En fait, le sujet des chamanes en général n’est pas facile à appréhender et les textes sur eux sont plutôt rares. Il n’y a qu’une ou deux autres anthologies connues dans le monde, et aucune ne tente d’embrasser l’ensemble de la question. Pour moi, me lancer dans une telle opération avec quelqu’un comme Francis revenait à combiner deux énergies : la première riche de plus de cinquante ans d’études, la seconde débordant d’enthousiasme. Cela devait nous permettre d’accomplir un travail inédit et excitant, et de rendre justice à l’immense variété du phénomène.

N. C. : Comment avez-vous réagi ?
Francis Huxley : J’étais ravi. J’y avais bien pensé de temps en temps. Mais l’idée d’avoir à passer des dizaines d’heures dans des bibliothèques remplies de vieux bouquins pleins de poussière, m’en remplir les narines et les yeux, cela ne me disait rien ! Mais si quelqu’un d’autre acceptait de le faire à ma place, l’opération devenait soudain acceptable ! Je n’ai eu qu’à indiquer à Jeremy les endroits où aller fouiner... (rire)
J. N. : Pour moi, c’était une nouvelle sorte de jungle, pas moins dense que l’Amazonie ! Je me suis mis “au piano” : lisant, copiant, résumant, coupant des kilomètres de textes - pendant deux longues années. Heureusement, Francis était derrière, m’indiquant les raccourcis sans lesquels la tâche eût été impossible. Cet homme-là est une bibliothèque vivante, une incroyable source d’érudition. Notre quartier général était la maison de Rupert Sheldrake, à Londres. Pendant des heures, Francis m’y parla des recherches d’hommes tels Mircea Eliade ou Claude Lévi-Strauss, qu’il avait personnellement connus. Ensuite, je rentrais en Suisse et tentais de synthétiser mes notes. Peu à peu, j’ai réalisé combien le regard des observateurs occidentaux avait évolué au fil du temps. Sans remonter aux textes des missionnaires du xvie siècle, qui diabolisaient systématiquement toute spiritualité non-chrétienne, même au sein de l’anthropologie qui existe depuis cent vingt ans, on voit cette évolution se manifester. Du coup, la meilleure façon d’organiser une telle anthologie s’avéra chronologique.

N. C. : Avez-vous eu des surprises ?
F. H. : Jeremy a déniché des perles, notamment sur le “langage double et entrelacé” de certains hommes-médecine, dont parle Harder. Et j’ai également découvert avec plaisir certains textes d’encyclopédistes...

N. C. : Celui de Diderot que vous citez est presque favorable aux chamanes.
J. N. : Vous trouvez !? Peut-être comparé aux anathèmes furieux des missionnaires de la Renaissance. Mais en 1710, un jésuite du nom de Joseph-François Lapiteau, vivant parmi les Iroquois, avait dit d’eux des choses extrêmement ouvertes et sympathiques ; alors que, s’il ne qualifie pas les chamanes de “ministres du démon”, le rationaliste Diderot les décrit, lui, comme des imposteurs mimant la transe pour gruger leurs semblables...
F. H. : Ce qui est parfois le cas ! Vous comprenez, les chamanes n’ont pas d’Académie, ni de charte déontologique, ni de comité éthique ! (rire)
J. N. : Oui mais n’oublions pas que, pendant des siècles, dire du bien d’activités que nous qualifierions aujourd’hui de “chamaniques” vous valait une visite immédiate de la Sainte Inquisition. Quiconque prétendait entrer en contact avec les esprits risquait la torture ou le bûcher.
F. H. : La seule manière de le faire était poétique, comme chez Shakespeare, que je considère comme un génie extrêmement chamanique - par sa manière de ranimer les morts sur scène et par son langage. Ses assonances, ses allitérations participent notamment d’une poésie typiques des chamanes...

N. C. : À partir de quand a-t-on pensé que les chamanes nous révélaient les pratiques religieuses de nos ancêtres préhistoriques ?
F. H. : Mais depuis le début de la science anthropologique ! Observer un chamane, c’était voyager cent mille ans en arrière. Les hommes des cavernes qui ont peint les fresques de Chauvet ou de Lascaux ont généralement été décrits comme participant de l’“âge chamanique”. Vous savez, la question de l’origine de l’homme hante littéralement tout le rêve anthropologique.
J. N. : Les premiers anthropologues s’étaient fixé pour but d’étudier l’“Homo primitivus”. À partir de 1860, ils vont partir par dizaines, pour aller étudier les “hommes des cavernes” qui existent encore sur terre. Cette interrogation est typique d’Européens industrialisés et urbanisés à tout vitesse, ne sachant plus qui ils sont - d’où une fiévreuse quête des origines.

N. C. : Cette quête les amena à observer les pratiques chamaniques du dehors. Vous, vous y participez - découvrant qu’à une certaine profondeur de l’être, chacun vit toujours à cet “âge-là”, même si nous l’avons souvent oublié.
F. H. : Oui, les chamanes nous enseignent ce que l’humain a toujours été, et de quelle façon il peut utiliser son imagination - ou se laisser utiliser par elle - de manière beaucoup plus intense que ce que nous faisons.
J. N. : Au fond, pourquoi les Européens ont-il à un moment cessé d’utiliser leur imagination ?
F. H. : Prenez William Blake, le grand prophète-chamane anglais des années 1800 : ce qu’il a d’exceptionnel, c’est qu’à son époque, les Européens sont déjà spécialisés et qu’un poète n’est pas censé être en même temps un thérapeute, un herboriste, un droguiste, un botaniste, un musicien et un danseur. Ce sont pourtant les disciplines du chamane. Certes, ce dernier peut se spécialiser dans l’art où il est particulièrement doué, mais il les pratique tous. Tous en un. Et pour les apprendre, il ne s’est pas fié à une série de spécialistes universitaires.
J. N. : Donc, ce n’est pas tant notre imagination que nous avons perdue, que la capacité de l’utiliser pleinement.

N. C. : Mais un nouveau cycle commence, non ? Vous, par exemple, vous êtes des anthropologues post-ou trans-modernes, qui refusez le cloisonnement entre observateur et observé...
F. H. : Je ne suis moi-même ni moderne ni post-moderne, mais paléolithique - et je trouve que Jeremy l’est aussi quand il “anthropologise” à sa façon. Seigneur, quelle misérable manque de confiance en soi et en l’humanité que d’utiliser des mots pareils !

N. C. : Message bien reçu ! Je dois dire que je me suis moi-même plusieurs fois senti résonance avec des êtres proches du paléolithique - notamment lors d’expériences psychédéliques. Mais pourriez-vous préciser votre aversion pour l’expression post-moderne ?
F. H. : Voyons, “moderne” veut dire “à la mode”, n’est-ce pas ? (en anglais in the mood.) La post-modernité prétend donc que le mood moderne est passé et qu’il faut le remplacer. Autrement dit, tout le monde attend du “nouveau”, mais personne ne sait ce que ce sera, et la crainte plane que nous soyons parvenus à l’épuisement de nos ressources mentales. Je vois dans tout cela beaucoup de petitesse...



Jérémy Narby 

Docteur en anthropologie - Auteur du "Serpent Cosmique" Georg Editeur


Extraits du film de Jan Kounen : "Other worlds"






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